Assassinat de Thomas Sankara: enjeux et limites d’un procès historique

0
237

Ce lundi 11 octobre, la justice militaire ouvre à Ouagadougou, au Burkina Faso, le procès de l’assassinat de Thomas Sankara. Le leader de la révolution burkinabè, qui a pris le pouvoir par un coup d’État en 1983, a été tué avec 12 de ses collaborateurs, le 15 octobre 1987. Trente-quatre ans après les faits, ce procès peut enfin avoir lieu et les enjeux sont importants.

D’abord, ce procès devra faire la lumière sur les événements du 15 octobre 1987 et déterminer notamment la chaîne de responsabilités. « Nous voulons savoir qui a pris la décision, qui a commis l’acte, qui l’a soutenu et pourquoi », résume Céline Bamouni, la fille de Paulin Bamouni, directeur de la presse présidentielle de Thomas Sankara, tué à ses côtés.

Pour Aïda Kiemdé, fille de Frédéric Kiemdé, le conseiller juridique de Thomas Sankara, également mort à ses côtés, ce procès est un soulagement. « C’est le fruit d’un long combat judiciaire. Le règne de monsieur Compaoré ayant duré plusieurs années, nous n’avons pas eu notre mot à dire. Donc, cela a forcément suscité du désespoir. Certaines familles, notamment la mienne, ont dû quitter le Burkina, ce qui m’a valu de ne pas vraiment connaître mon pays, malheureusement, à cause de cet assassinat. Donc aujourd’hui, c’est vraiment une lueur d’espoir ce procès. Et on espère que justice sera rendue et qu’on aura la vérité après plusieurs années d’attente. »

Deux grands absents

Dans le dossier de l’instruction, plus d’une soixantaine de témoins ont été entendus. Ils pourront être appelés à la barre. Les accusés devront aussi s’expliquer, ils sont quatorze. Douze seront présents. En revanche, Blaise Compaoré, l’ancien président du Burkina, et Hyacinthe Kafando, soupçonné d’avoir mené le commando fatal à Sankara, seront jugés par contumace. Le premier, réfugié en Côte d’Ivoire, a refusé de se présenter devant la justice. Quant au deuxième, il a disparu depuis 2015.

C’est une déception pour Aïda Kiemdé : « C’est un procès que tout le monde attend. Pas seulement nous les familles, le peuple burkinabè, l’Afrique entière attend cette vérité. Ils ont une chance inouïe de pouvoir venir pour une fois assumer et faire face à leurs responsabilités. On espère malgré tout qu’on aura la vérité. »

Tribunal d’exception

Autre problème : c’est un tribunal militaire qui juge cette affaire, car, au moment des faits, les acteurs principaux étaient militaires. Pour Paul Zaïda, coordonnateur national du Cadre d’expression démocratique, une organisation de la société civile, la vérité ne peut émaner d’une juridiction d’exception.

« Un tribunal d’exception obéit à des ordres et à la hiérarchie. Nous savons qu’il y a le commandement, mais il y a aussi le président du Faso, qui est le chef suprême des armées. C’est vrai qu’il ne va pas être présent pendant le procès, mais je pense qu’il aura des orientations à donner. Donc, ça me paraît très difficile qu’il y ait la vérité par rapport à ce dossier Thomas Sankara. »

Ce procès n’évoquera pas non plus la question du complot international. Malgré des faisceaux d’indices évoquant une implication possible de la Côte d’Ivoire ou de la France, le juge d’instruction n’a pas pu réunir suffisamment d’éléments probants. La France notamment, n’a pas fourni toutes les archives déclassifiées qui avaient été promises.

Un procès « nécessaire »

Bien que ce procès soit imparfait, il reste néanmoins nécessaire pour le Burkina, selon Ablassé Ouédraogo, ancien ministre des Affaires étrangères et président du parti Le Faso autrement : « Moi, je vois que ce procès a trois mérites : le premier, c’est de permettre d’avoir tout au moins une partie de la vérité. Le deuxième sera de permettre aux gouvernants actuels d’avancer sur la question de la réconciliation nationale. Et ce qui est très important, c’est de tourner définitivement cette page triste du Burkina Faso. Le dossier Thomas Sankara a contribué à rendre délétère l’ambiance socio-politique pendant plus d’une trentaine d’années. C’était devenu insupportable. »