La guerre en Ukraine accélère les fractures entre l’Occident et l’Afrique

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L’Occident, quoique rassemblé, peine  à mobiliser au-delà de ses rangs comme jadis, certains pays, notamment africains, refusant de s’aligner. Des signes de fractures et d’une révolution potentielle pour l’économie mondiale et des rapports de force. La guerre en Ukraine porte des germes d’une accélération de la refonte des relations internationales, selon les experts. L’Afrique en est un exemple.

« Nous sommes à un moment d’émancipation vis-à-vis des Etats-Unis, de l’Occident et de fragmentation du paysage politique mondial », écrit la directrice de la prévision pour l’unité de recherche de « The Economist », Agathe Demarais. La professeure  d’études stratégiques au Centre  d’études stratégiques  for Policy Research, à New Delhi en Inde, Brahma Chellaney,  affirme que la guerre  « est un point de bascule qui mènera à la création d’arrangements alternatifs, la polarisation des relations internationales et la scission de l’économie mondiale ». Alors qu’il se trouvait en Chine, le chef de la diplomatie russe,  Sergueï Lavrov, a déclaré que le monde était à « une étape très sérieuse dans l’histoire des relations internationales » qui débouchera sur une « situation internationale nettement plus claire, (…) un ordre mondial multipolaire ». A l’Assemblée générale de l’ONU, 141 pays sur 193 se sont prononcés sur la résolution. Sur cinquante-quatre membres africains, nombreux (vingt-six pays) sont passés d’un vote favorable en mars à un vote contre ou ont choisi la voie de la neutralité début avril. La plupart de ces pays entretiennent une coopération de longues dates avec Moscou, entre autres l’Angola, l’Algérie, l’Afrique du Sud, la Centrafrique, le Congo, l’Ethiopie, l’Egypte, le Mali ou encore le Mozambique.

L’Occident peine à convaincre les Africains

Il faut dire que l’Occident peine à convaincre les Africains. Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, estime que « la guerre aurait pu être évitée si l’Otan avait tenu compte des avertissements de ses propres dirigeants ». « Et encore, ce n’est que la Russie. Si un jour il fallait voter contre la Chine, qui a des capacités de persuasion (…) plus importantes, cela pourrait être beaucoup plus compliqué », écrit un expert français.  Même si « la guerre a un impact multidimensionnel extrêmement négatif sur le quotidien des gens dans le monde, surtout en Afrique […], c’est quelque chose qui concerne l’Otan et la Russie, c’est dans l’espace européen », souligne l’ancien ambassadeur du Maroc aux Nations unies, Mohamed Loulichki. Taxé d’hypocrisie, cette guerre met donc en lumière « une lassitude mondiale vis-à-vis de l’Occident » qui pourrait aboutir à la fracturation politique mais aussi économique, écrit Jean-Marc Balencie, du blog « Horizons incertains ». Les liens historiques, mêlés  à l’arrogance occidentale et aux anciens schémas, ont poussé certains pays africains à refuser de condamner l’invasion russe de l’Ukraine et à bouder l’ONU.

La neutralité africaine profite à la Russie 

Cinq raisons essentielles gouvernent la neutralité africaine : le refus d’un ordre international perçu comme occidental ; un scepticisme envers l’Otan et de ses motivations ;   une dépendance croissante de certains ces pays  africains vis-à-vis de Moscou en raison du soutien militaire ; un recours grandissant aux importations de blé et d’engrais ; et enfin le sentiment d’assister à un retour de la guerre froide. « Les pays africains ont fondé leurs décisions sur une évaluation stratégique des catastrophes humanitaires qu’il engendre. Une approche qui contraste avec celle de l’Union européenne, qui a su converger et adopter une position commune à cet égard », écrit « The Conversion ».

Le président ukrainien, Volodimir Zelensky, a sollicité  son homologue sénégalais, Macky Sall, également président en exercice de l’Union africaine, dans des considérations stratégiques. Les autorités africaines ont opposé une fin de non-recevoir, préférant garder la neutralité et ménageant leurs relations avec la Russie. De plus, ils n’ont toujours pas digéré l’attitude de Kiev face à un comportement raciste et xénophobe, face aux ressortissants africains voulant fuir les bombardements, mais interdits par les forces de l’ordre de monter dans les trains, ou refoulés à la frontière polonaise. Ce qui avait marqué les esprits des Africains. Tout comme ces actes n’ont malheureusement pas été condamnés. Et face aux Nations unies, les opinions africaines semblent de plus en plus prudentes. Les bombardements de Bouaké  en 2004 en Côte d’Ivoire, les événements liés à l’élimination du guide libyen Mouammar Kadhafi en 2011 ont laissé des traces. La sagesse de Nelson Mandela résumerait la position africaine : « Pourquoi voulez-vous que vos ennemis deviennent forcement les ennemis des autres ! ».

 A l’ombre de la guerre en Ukraine, le Kremlin tisse sa toile 

A la faveur de son premier sommet Russie-Afrique de Sotchi, le Kremlin a relancé ses relations avec l’Afrique depuis 2019. Une deuxième édition est prévue en automne. Au Mali, en Centrafrique, au Soudan,  au Mozambique, etc,  Moscou a réussi à se faire une place de choix, signant des accords de défense  avec les pays africains, attirant la sympathie de la jeunesse africaine. La Russie vient de signer un nouvel accord de coopération militaire avec le Cameroun dans sa lutte contre le terrorisme, après avoir  procédé  à une mise en place d’un nouveau cadre de coopération avec la Mauritanie, la Centrafrique, le Nigeria, il y a moins d’un an.