Crise de valeurs : Brazzaville se meurt

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Le développement d’une société dépend pour beaucoup de la mentalité des Hommes qui la forment. La République du Congo, pays en voie de développement, ne restera qu’« en voie » pendant très longtemps sans jamais atteindre la destination visée si elle ne réalise pas à quel point le comportement et les actions de ses habitants entravent pour beaucoup son évolution.

Question épineuse que celle des valeurs et des mœurs. Elle remet en question notre rapport à nous-mêmes et notre rapport aux autres ; et ce n’est jamais facile de se remettre en question. Pourtant, l’introspection individuelle est nécessaire et salutaire avant de prétendre au développement de la nation, de son quartier et de sa maison.

A Brazzaville, la crise de valeurs devient tellement problématique que la vie semble en être ralentie ; et dans le fond, elle l’est. Première épine du pied qu’est celle de la ponctualité. « Ce n’est pas très important ; au Congo, on sait qu’il y a l’heure des Blancs et l’heure des Africains, précisent des Congolais. » L’heure des Congolais, c’est une heure après l’heure, et encore, ce Congolais-là est ponctuel.

Deuxième épine non-négligeable, celle de la « place du roi », le « Poste ». Au Congo en général et à Brazzaville en particulier, capitale administrative et politique, où l’accès à l’emploi reste compliqué et que la pauvreté est encore communauté, avoir un emploi, c’est sacré. Sacré, pourtant source d’orgueil. C’est la preuve de la réussite ultime, même si dans les faits, l’emploi peut être pénible, pesant et pas plaisant. Un poste, l’avoir, c’est y rester et surtout, c’est faire galérer toute la Terre.

L’effet se fait ressentir à tous les niveaux et dans les secteurs, mais surtout dans l’administration. Même à la réception, l’accueil n’est pas chaleureux et même défiant. Prendre rendez-vous revient à se justifier sur l’importance que vous avez dans la vie ou que la secrétaire veut bien vous accorder. Les dossiers n’avancent pas, ils pourrissent sous une pile d’autres non traités et encore ne sont-ils même jamais introduits dans le bureau de qui de droit. Il faut bien connaître quelqu’un ou laisser quelques billets pour des services pourtant déclarés gratuits.

Sortant de ces bureaux pourtant climatisés, vous avez l’impression de respirer de nouveau ; mais encore, ce n’est pas fini. Le transport, qui devrait être le service des plus accessibles, devient lui aussi un vrai défi d’arène. Les chauffeurs et contrôleurs de bus ont le verbe acéré et c’est presque une vraie occasion d’afficher leur importance. Nécessaire, vraiment ? Le taxi, qui était il y a quelques années encore un moyen de déplacement de prestige, d’intimité et de confort, devient quelque chose d’informe et vide qui ne donne plus envie. Double-course, triple-course, sans jamais s’excuser auprès du premier client et demander son aval ; pour traverser toute la ville et déposer tout le monde, pour un même tarif : 1000 FCFA.

Ainsi, de la fonction publique au cimetière, en passant par l’hôpital? tout va mal. Des sages-femmes pas très sages ni pas très femmes, d’ailleurs, dans les vertus ; des docteurs trop en hauteur pour être accessibles. On pensait qu’au cimetière ce serait plus calme, ne serait-ce que pas respect de la mémoire des morts. Mais on mange, au cimetière ; on fait la vaisselle sur les tombes négligées, on y révise ; allongé sur la tombe du décédé qu’on ne connaît pas. Qu’importe, il est mort. Le jour même où il fût enterré, on espérait un peu de dignité mais les femmes n’ont pas pleuré, non, c’était trop peu pour l’importance qu’on lui accordait, au mort. Elles se sont excitées, de douleur, et se sont faites remarquer pour ingurgiter des bières à « l’activité ». La seule impression que ça donne, c’est que c’est le Congo qu’on a enterré.