Jusqu’où Ntumi restera-t-il une énigme ? Le mythe et la réalité de Ntumi
Beaucoup de choses, vraies et fausses à la fois, se racontent sur Frédéric Bitsangou, plus connu sous le pseudonyme de Pasteur Ntumi. Certains le voient comme un héros local, un défenseur du Pool, tandis que d’autres le considèrent comme un personnage trouble, aux motivations ambiguës. Mais jusqu’à quand les Congolais devront-ils attendre pour réellement connaître l’homme derrière le mythe ? La complexité de sa figure semble refléter celle de toute une région, marquée par l’histoire, les conflits et les silences accumulés au fil des années.
La première rencontre avec Willy Matsanga
Je me souviens de deux phrases courtes mais pleines de sens que l’ancien Ninja, devenu Cobra puis député à l’Assemblée nationale, souffla à mon oreille lors d’une de mes vacances à Brazzaville. C’est un ami qui me proposa de rencontrer le célèbre ancien guerrier, connu sous le nom de Willy Matsanga, alias « Ya Mazas » pour les intimes. Lorsque je lui demandai de quoi nous allions parler, il répondit simplement : « C’est toujours bon de vous faire connaissance, cela peut être nécessaire. »
Nous choisîmes de nous retrouver au parking auto de La Semaine Africaine, un lieu ouvert où tout pouvait être observé par les passants. À l’heure convenue, Willy Matsanga arriva et m’appela par le « P. », une lettre avec laquelle on désigne les Parisiens, les Congolais vivant en Europe. Quelques instants plus tard, il me félicita pour les articles que j’avais écrits sur le Pool, puis conclut par une phrase qui restera gravée dans ma mémoire : « Ne te fais pas d’illusions. Au cas où Ntumi serait tué, le Pool perdra un défenseur. »
Cette phrase, courte mais lourde de sens, résonnait comme un avertissement sur la fragilité de la paix et de la stabilité dans la région. J’hésitai à lui demander plus de détails, craignant que cette information ne soit un piège ou ne soulève des conséquences inattendues.
La seconde rencontre à la veillée mortuaire
Des années plus tard, nos chemins se croisèrent à nouveau lors de la veillée mortuaire de ma tante, sur l’avenue Fulbert Youlou. Willy Matsanga était présent pour soutenir ses cousins, qui sont aussi mes cousins du côté maternel. Dès son arrivée, il nous rejoignit et nous parlâmes de tout et de rien. Je restai discret, conscient que sa présence pouvait attirer l’attention des autorités. À son départ, alors que nous l’accompagnions vers son véhicule, il se pencha vers moi et murmura : « Le P., souviens-toi de ce que je t’avais dit, c’est très important. »
Aujourd’hui, quelqu’un avait affiché sur le mur de son poste un message dans le même sens, ce qui laisse penser que Willy Matsanga avait partagé cette réflexion avec de nombreuses personnes. Et pourtant, je dois confesser que je n’avais jamais osé lui demander plus de détails sur ces deux phrases, petites mais lourdes de sens.
L’appel inattendu et le vœu de Ntumi
Plusieurs années après, alors que je venais de publier dans La Semaine Africaine un répertoire sur les atouts que regorge le département du Pool pour que les jeunes puissent entreprendre, je devais me rendre à Vindza pour battre campagne à l’occasion des premières élections locales. C’est à ce moment-là que je fus surpris par un appel d’un proche de Ntumi, m’invitant à le rencontrer.
Nous choisîmes un bistrot dans le quartier de Château d’Eau à Brazzaville pour cet entretien. Là, il m’informa du vœu de Ntumi de me rencontrer personnellement. Malheureusement, à deux reprises, le rendez-vous prévu n’eut pas lieu. Ce n’est que lors de la session inaugurale du Conseil départemental du Pool que nous nous sommes finalement croisés. Le lieu, cependant, n’était pas propice à une discussion en toute sécurité, et nos échanges furent juste des salutations. Car une rencontre avec Ntumi impose prudence et discrétion.
Pasteur Ntumi après 1997 : héros, politique ou stratège ?
Mais l’on se demande aussi si Ntumi s’est tout simplement repenti après ses premiers engagements dans la guerre de juin 1997. Certains y voient un possible chemin vers la réconciliation, une volonté de tourner la page des conflits pour préserver la paix dans le Pool. D’autres considèrent que ses actions actuelles traduisent un sens accru de responsabilité politique, cherchant à protéger et représenter sa communauté au sein des institutions nationales. Une autre approche suggère que, malgré ces apparences, sa trajectoire pourrait n’être qu’une continuation de ses ambitions personnelles et stratégiques, adaptées aux nouvelles circonstances. Enfin, il est possible que toutes ces dimensions coexistent, rendant le personnage à la fois complexe, imprévisible et difficile à saisir dans sa totalité. Aujourd’hui, je regrette et confesse de ne pas avoir pu obtenir davantage d’informations auprès de Willy Matsanga, et d’avoir manqué les deux rendez-vous avec Ntumi. Peut-être que ces rencontres m’auraient permis d’écrire avec plus de précision sur la situation du Pool.
L’homme derrière le mythe
Aujourd’hui, en relisant ces souvenirs, je me demande : jusqu’à quand Ntumi restera-t-il une énigme pour nous tous ? Entre les récits contradictoires, les suppositions et les demi-vérités, il semble que comprendre cet homme et son rôle dans l’histoire du Pool restera un défi pour les Congolais. Peut-être est-ce justement ce mystère qui fait partie de son pouvoir et de son héritage. Il n’est pas seulement un homme, mais un symbole de la résistance, de l’incompréhension et de la complexité d’une région souvent oubliée.
Chaque rencontre, chaque parole échangée avec des témoins comme Willy Matsanga, nous rappelle que l’histoire du Pool ne se réduit pas à des faits bruts ou à des dates. Elle se construit dans les silences, dans les phrases non dites, dans les regards qui en disent long. Et c’est peut-être cela, au fond, que nous devons apprendre à écouter pour enfin commencer à connaître l’homme derrière le mythe : Frédéric Bitsangou, Pasteur Ntumi.
Serge Armand Zanzala, Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika







