Congo Hold-up: comment devenir l’entrepreneur de l’année en Belgique?

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L’enquête Congo Hold-up s’est penchée sur le cas de l’homme d’affaires belge, Philippe de Moerloose. Inconnu du grand public au Congo comme en Belgique, il a pourtant bénéficié d’au moins 742,9 millions de dollars de contrats avec l’État congolais, en enregistrant des profits très largement supérieurs à la moyenne. Enquête de De Standaard,  Le Soir, avec Mediapart, PPLAAF et le réseau européen EIC.

Après dix heures de route depuis Kinshasa, on les découvre enfin sur une piste du Kongo Central : les tractopelles extrêmement coûteuses fournies par l’homme d’affaires belge Philippe de Moerloose. Un groupe d’ouvriers congolais les utilise pour niveler une route ravagée par les nids de poule. Ils passent des heures à s’attaquer à la terre rouge sous un soleil de plomb. Leur tâche est d’améliorer les routes d’accès, pour que les rizières, plantées de l’autre côté du fleuve Congo dans le parc agro-industriel de la vallée de Nkundi, puissent bénéficier au reste du pays.

C’est un contraste étrange. Les tractopelles, tracteurs et niveleuses ont coûté des centaines de milliers de dollars, mais les hommes qui les utilisent vivent dans la pauvreté. Lorsque nous demandons si les ouvriers reçoivent un salaire, ils hésitent à répondre, mal à l’aise. Un superviseur surveille leurs propos. « Parfois seulement », admet le plus âgé. C’est un ouvrier expérimenté, il a déjà travaillé avec les mêmes machines dans plusieurs autres provinces congolaises.

Plus loin, dans un village, une énorme niveleuse de marque John Deere est à l’arrêt. La roue avant-gauche a crevé quelques jours plus tôt. Le contrat gouvernemental pour les excavatrices, que nos collègues du journal flamand De Standaard ont pu consulter, indique que cet engin a coûté 250 000 dollars. « Nous avons encore des pièces de rechange », dit le responsable de ces engins de chantier. « Mais si cela continue de se produire, on risque d’abandonner cette machine en brousse. Ces engins ne sont pas faciles à réparer. Les moteurs de John Deere ont des composants électroniques. Dans tout le pays, on retrouve des tracteurs abandonnés depuis dix ans, la population ne peut même pas les bricoler », explique le superviseur. « Ce n’est pas bien pensé ».

D’énormes marges bénéficiaires

L’enquête Congo Hold-up révèle pour la première fois comment le grand entrepreneur Philippe de Moerloose s’est enrichi au Congo. Cet homme d’affaires belge  a systématiquement réalisé des bénéfices mirobolants sur la vente de camions, de tracteurs comme ceux de Nkundi, et d’autres machines et équipements lourds. Les rapports annuels de la Banque centrale du Congo (BCC) et les contrats que nous avons vus montrent qu’en quinze ans, les entreprises de De Moerloose ont reçu plus de 742 millions de dollars de l’État. Le Belge a profité de la faiblesse des institutions congolaises pour s’enrichir au détriment de l’Etat.

L’enquête Congo Hold-up montre également comment Philippe de Moerloose a entretenu des relations étroites avec l’ancien président Joseph Kabila et sa famille pendant des années. Il a notamment vendu une résidence luxueuse à la belle-mère de Joseph Kabila, à quelques pas de sa villa située à côté du club de golf de Bercuit, l’un des quartiers les plus riches de Belgique.Des documents internes, des factures des sociétés de Philippe de Moerloose et des copies de contrats signés avec le gouvernement congolais, montrent comment l’homme d’affaires belge surévalue le prix de vente des véhicules par rapport au prix d’achat initial. Les tracteurs de marque John Deere, par exemple – qui charrient la terre rouge du Kongo Central – ont été achetés pour 16 625 dollars ​​en Inde en 2018, puis vendus au Congo pour 51 265 dollars. Le prix est multiplié par trois. Sur d’autres achats, la marge bénéficiaire brute – le bénéfice réalisé sur la vente, avant déduction des coûts de fonctionnement – est encore plus élevée.

Nous avons parlé à sept anciens hauts cadres des sociétés de De Moerloose et à des sources congolaises informées de ces transactions. Tous ont préféré témoigner anonymement. « De Moerloose a enregistré des profits stratosphériques », dit l’un d’eux. Mais Philippe de Moerloose n’est pas d’accord avec nos conclusions. « Nous travaillons toujours avec des marges bénéficiaires répondant aux standards du secteur et du marché (marge brute de l’ordre de 25 à 30 %) », nous a-t-il répondu.

Le ministre des Infrastructures, Fridolin Kasweshi, assure lui n’être informé « ni sur les paiements, ni sur le contrat concerné ». Il ajoute que l’Office des Routes, bénéficiaire des équipements, devait procéder aux « vérifications nécessaires » avant de lui transmettre le contrat.

Manager de l’année

De Moerloose est la 129e fortune de la Belgique selon le site d’information flamand Rijkste Belgen, il est peu connu dans son propre pays. Comme beaucoup de personnalités fortunées, De Moerloose suit depuis longtemps l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés ». Mais après le départ de Joseph Kabila en 2019, il est vraiment sorti de l’ombre en Belgique pour la première fois, en faisant campagne pour le titre d’entrepreneur de l’année.

L’histoire qu’il raconte aujourd’hui ressemble à un conte de fées capitaliste. Le père de Philippe, Louis de Moerloose, répond à une petite annonce publiée dans Le Soir en 1970 et part avec sa famille au Congo, pour devenir comptable dans l’ancienne usine textile coloniale Texaf. Philippe de Moerloose a alors trois ans. Il grandit dans sa « chère Afrique », comme il l’appellera plus tard, et parle couramment le swahili. Il rentre ensuite en Belgique pour étudier à l’école de commerce bruxelloise Ichec. En 1991, il fonde la société d’import-export Demimpex.

L’entrepreneur belge le fait avec un petit capital de départ qui, qu’il présentera comme toujours plus faible au fil des ans  En 2007, De Moerloose parle dans une interview de 3100 euros, en 2013 de 2500 euros et récemment de 1800 euros.

Au cours des trente dernières années, ses affaires ont évolué rapidement. Son groupe, qui s’appelle aujourd’hui SDA Holding, dépassera pour la première fois cette année un chiffre d’affaires annuel d’un milliard d’euros.

De Moerloose est devenu l’un des leaders mondiaux de la distribution de camions, engins de chantier et véhicules agricoles. Depuis 2015, il est le distributeur exclusif de Volvo Construction Equipment au Benelux. Depuis, il s’est également installé au Royaume-Uni et il promet de prendre d’assaut le marché américain et asiatique prochainement. En novembre, le magazine économique belge Trends l’a sélectionné parmi les candidats au titre de « manager belge de l’année » pour la deuxième année consécutive. Dans des SMS, Philippe De Moerloose a encouragé tous les membres de son réseau à voter pour lui. En Europe, il évoque rarement le pays auquel il doit une large part de sa fortune : la République démocratique du Congo.

Une fortune bâtie au Congo

L’ascension spectaculaire de De Moerloose a été soutenue par les profits spectaculaires qu’il a réalisés au Congo. En Europe, il a toujours pu rembourser rapidement les dettes qu’il contractait pour faire de grandes acquisitions. L’année dernière, alors que ses ventes ont chuté de près de 187 millions d’euros en raison du coronavirus, du Brexit, de « l’instabilité sociopolitique dans certains territoires africains », De Moerloose a tout de même réussi à réduire ses dettes de plusieurs millions. En outre, il a accumulé un important capital personnel, qu’il a logé sur des comptes bancaires à l’étranger, des sociétés dans des paradis fiscaux et dans l’immobilier. Il a également investi dans des hôtels, dans le secteur minier et dans des entreprises de construction.

Selon cinq sources ayant travaillé avec Philippe de Moerloose, les contrats signés en RDC ont d’abord été discutés en personne avec Joseph Kabila. De Moerloose a été invité dans son immense propriété de la vallée de N’Sele, à l’est de Kinshasa. Là, l’ancien président l’a reçu sur « une espèce de trône », selon un associé qui a assisté à l’une des réunions. Le président s’est montré amical avec le Belge et l’a appelé « Philippe ». Selon de Moerloose, c’était vrai mais uniquement parce que son nom de famille « est d’une part difficile à prononcer pour des personnes africaines et certainement pas facile à retenir. Monsieur Kabila m’appelle ‘’Monsieur Philippe’’ et je l’appelle toujours ‘’Excellence’’ », précise-t-il.

A Kinshasa, « Philippe » avait un monument à son effigie: une statue de lui entourée de deux employés congolais, l’un brandissant l’un des avions de sa compagnie aérienne Hewa Bora, l’autre portant dans ses bras, un 4×4 Nissan, du même modèle que ceux officiellement achetés par l’Etat pour le compte des députés et des professeurs d’Université. Cette sculpture trônait face du bâtiment d’Auto Transport Company (ATC). En 2011, il achète ce bâtiment à sa propre entreprise et le vend deux ans plus tard (fin 2013) à Sud Oil, une ancienne société de distribution de produits pétroliers qui passe à cette époque sous le contrôle de membres de la famille de Joseph Kabila. C’est officiellement depuis cette adresse que les proches de Joseph Kabila ont reçu près de 88 millions de dollars sur les 138 millions documentés par l’enquête Congo Hold-up.

Interrogé à ce propos, Philippe de Moerloose dit avoir à l’époque « exigé » une copie du registre des actionnaires : « celle-ci ne renseignait aucun membre de la famille Kabila ».

L’homme d’affaires nie avoir eu avec Joseph Kabila une relation qui allait au-delà des contacts professionnels. Il dit ne pas être une « personne politiquement exposée » et être considéré comme tel. Il souligne que ses affaires sont régulièrement contrôlées. « Nous confirmons n’avoir jamais rétrocédé la moindre commission à des tiers sur ces contrats et nous réfutons toute allusion à une quelconque corruption qui est contraire aux règles de compliance et de bonne gouvernance de notre groupe

Joseph Kabila n’a pas répondu à nos demandes de commentaires. Volvo et John Deere n’ont pas non plus répondu à nos questions. « Nous n’avons qu’une vision limitée du prix que paie l’utilisateur final », déclare Claes Eliasson, du groupe Volvo. « Nous prenons la compliance très au sérieux. »

Pendant les dix-huit ans de mandat de Joseph Kabila, De Moerloose est incontournable sur le marché de la vente de véhicules pour la République démocratique du Congo. Ses sociétés sont régulièrement mentionnées dans les bilans de dépenses de l’État dans les bulletins de la Banque Centrale. Demimpex a touché plus de 436 millions de dollars grâce à des contrats signés avec l’Etat congolais.

Ses sociétés à l’île Maurice ont encaissé plus de 128 millions de dollars de 2011 à 2017. HMIE et D’Angelin Ocean Trade, deux sociétés enregistrées dans les îles Vierges britanniques qui appartiennent à De Moerloose, ont, elles, amassé plus de 40 millions de dollars. Depuis 2018, De Moerloose, par l’intermédiaire d’une nouvelle filiale de SDA Holding à Maurice, a conclu deux autres contrats avec le ministère de l’Agriculture, pour un montant de 139 millions de dollars. Montant total de tous ces contrats cumulés: au moins 742,9 millions.

Aucun de ces marchés n’est issu d’une procédure d’appel d’offres publique. Philippe de Moerloose le reconnaît lui-même lorsqu’il nous explique avoir « systématiquement »  recours à l’autorisation préalable de la Direction Générale de Contrôle des Marchés publics (DGCMP) qui, selon lui, « contrôlait tous les aspects du contrat en ce compris les tarifs appliqués ». Ce recours à une procédure de gré à gré est une pratique courante en République démocratique du Congo, mais il est très largement dénoncé par la société civile, comme par les institutions internationales.

Nous avons obtenu une copie de l’avis de non-objection de 2016 émis pour les derniers contrats agricoles de 139 millions de dollars. Les arguments donnés par la DGCMP restent peu étayés : « Il s’agit d’un partenariat public-privé », dit-elle. De plus, la société de De Moerloose a « déjà fourni des machines à l’État congolais ». Et le « financement du contrat sur une durée moyenne de cinq ans est avantageux ».

Des marges extrêmement élevées

Cette pratique  a donné lieu à des abus. Nos confrères du journal De Standaard ont obtenu des documents internes, des tableaux indiquant les prix d’achat de ces équipements qui ont été revendus en RDC. Nous avons comparé les prix d’achat et les prix de vente pour chaque machine livrée, services et pièces détachées fournis dans le cadre des derniers contrats de 139 millions de dollars.

Notre analyse montre que sur la première tranche de ce marché, qui correspond aux commandes passées en août 2018, les revenus se sont élevés à 58,5 millions et les marges brutes bénéficiaires à 36,7 millions, soit 63% du total.

Cela comprend les prix du transport maritime, mais pas encore le transport terrestre, qui, selon les contrats précédents, s’élève à quelques points de pourcentage du prix total. Par exemple, les machines de récolte de maïs ont été achetées pour 64 000 dollars. De Moerloose les a vendues à l’État congolais pour 456 000 dollars. Le transport par mer a coûté 7 500 dollars. Le transport intérieur au Congo n’est pas inclus dans le tableau. Des moissonneuses de marque John Deere, par exemple, ont été achetées par la société de De Moerloose pour 64 138 dollars l’unité et vendues à l’État congolais pour 456 183 dollars.

Contacté, M. De Moerloose conteste l’authenticité de ces documents internes. Il affirme que ses marges réelles se situaient entre 25 et 30 %. De Moerloose donne également des exemples précis de prix d’achat des machines, qui diffèrent de ceux figurant dans nos documents. 

Mais les comptes annuels de la société mauricienne DEM Equipment traitant les récents contrats de 139 millions, montrent que les marges devaient être bien supérieures aux 25-30% évoqués par Philippe de Moerloose.

Les états financiers pour 2018, 2019 et 2020, qui peuvent être consultés en ligne sur le registre des sociétés de l’île Maurice, révèlent que cette société a cumulé un chiffre d’affaires de 102,8 millions d’euros et une marge brute de 39,6 millions, ce qui fait un taux de marge de 38,5%.

Un bénéfice net cumulé avant impôts de 40 millions a été enregistré au cours de ces trois années, sur lequel la société a payé 3,4 millions d’euros d’impôts. Cela fait un taux d’imposition de seulement 8,7%.

Les prix demandés par De Moerloose à l’État congolais étaient également beaucoup plus élevés que ceux pratiqués dans d’autres pays africains. Contacté à propos des prix pratiqués par l’homme d’affaires belge, Patrick Roux, directeur de la société sud-africaine AFGRI Equipment, lui aussi représentant de la marque John Deere, explique qu’il est difficile de commenter le prix sans connaître les détails de la transaction. « Mais si l’exemple que vous donnez (tracteur de 75 chevaux John Deere, vendu pour 51 265 dollars) est exact, ce serait très loin des normes ».

Selon AG Facts, une société de données sud-africainespécialisée dans les prix des équipements agricoles, le prix de vente de ces tracteurs dans ce pays est de 28 500 dollars pièce. C’est le prix hors TVA que les agriculteurs paient. Le Moerloose, qui vend au gouvernement congolais, ne doit pas non plus facturer la TVA.

C’est ce que répètent aussi les anciens proches collaborateurs de Philippe de Moerloose. « Nous parlons de quelqu’un qui n’est pas mis en concurrence. Il fait alors passer des prix très élevés et totalement hors marché pour des équipements agricoles, dans l’un des pays les plus pauvres du monde », déclare un ancien membre du conseil d’administration de l’une des entreprises de De Moerloose, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles judiciaires. « En plus de cela, ces programmes sont bien souvent financés par des institutions financières multilatérales et, en retour, il ne paie presque pas d’impôts sur les énormes bénéfices réalisés, grâce à des structures fiscales offshore. C’est moralement répréhensible

Une vieille pratique

Philippe de Moerloose n’en est pas à son coup d’essai. Nos confrères du Standaard ont également vu des factures de SDIAG, une société de De Moerloose à Maurice, datant de 2011. Des remorques de cinq tonnes de la marque Fieldking ont été achetées à l’époque pour 2 435 dollars chacune. De Moerloose les a vendues au ministère de l’Agriculture congolais pour 7 800 dollars pièce : le triple du prix. Et il ajoute encore 2300 dollars par engin pour le transport. Les marges réalisées sur des  machines de SDLG, la marque chinoise de Volvo, ont aussi été  particulièrement impressionnantes. Grâce à un tableau de Demimpex mentionnant les prix d’achat de 2010, l’enquête Congo Hold-up a pu établir que les pelleteuses chinoises ont été vendues au ministère des Routes pour six fois le prix d’achat. Cette machine du modèle LG956L qui coûtait 45 200 $ a été vendue la même année pour 265 900 $.

Entre 2008 et 2010, des milliers de tracteurs John Deere ont été vendus en RDC. Ce sont les premiers gros contrats avec l’Etat d’une longue série. Joseph Kabila et Philippe de Moerloose ont visité ensemble le siège de John Deere à la Nouvelle-Orléans aux Etats-Unis en 2010. Sur la chaîne internet de vidéos Youtube, on trouve toujours un reportage sur la signature de la troisième édition de ces énormes contrats, portant sur 1 500 tracteurs. « L’ordre a été donné par le chef de l’État Joseph Kabila, qui est enthousiaste à l’idée de mécaniser l’agriculture au Congo », explique le journaliste. Dans cette vidéo, l’ambassadeur belge de l’époque, Dominique Struye, fait part de son plaisir à voir une entreprise belge active en RDC. «Je dirais même, qui améliore les relations», explique-t-il dans cette vidéo.https://www.youtube.com/embed/PQlVu1MjPZo

Aujourd’hui, ces premiers tracteurs sont difficiles à localiser . D’après les contrats, ils ont été distribués en provinces. « C’était juste avant les élections de 2011 », explique un haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture congolais qui a requis l’anonymat. « La plupart de ces tracteurs ont été distribués aux députés. »

Contacté, Joseph Kabila n’a pas donné suite; son ministre de l’Agriculture à l’époque et ancien vice-président de la commission électorale, Norbert Basengezi, assure qu’un rapport du cabinet d’audit KPMG atteste d’une « bonne gestion de ces tracteurs », tout en précisant qu’il n’a pas eu le temps de le chercher. Il se refuse également à commenter les allégations de surfacturation. « Je n’étais pas aux négociations initiales de ces contrats », explique-t-il. « J’ai rencontré Philippe de Moerloose le jour de la signature du contrat ».

Des équipements en mauvais état

Lorsqu’on interroge Philippe de Moerloose sur le secret de son succès, il insiste invariablement sur la qualité de son service après-vente dont il vante l’excellence, ce qui lui permet de se développer sur un marché où la concurrence est féroce, avec des concurrents basés partout sur la planète. C’est sûr que lorsqu’il livre des équipements Volvo en Europe, la qualité de son service après-vente n’est pas contestée.

En République démocratique du Congo, on est très loin d’avoir les mêmes standards, selon un rapport d’évaluation interne que nous avons pu consulter. En 2012, à la demande de Demimpex, un cabinet d’audit belge a examiné une série de contrats. Commandes erronées, matériel en piteux état voire jamais livré, les conclusions de ce rapport sont accablantes.

Des problèmes ont été constatés avec toutes les marques, mais les camions chinois Sinotruk fournis se sont avérés particulièrement défaillants. Ces engins ont coûté au bas mot 70 000 dollars chacun, selon les contrats que nous avons pu consulter. Le rapport de 2012 l’atteste: les avaries se sont multipliées. Pour commencer, les pièces en acier souffraient déjà d’une forte corrosion à leur arrivée. Les compteurs kilométriques se sont avérés défectueux, les moteurs mal assemblés, ce qui les a fait tomber très vite en panne. Les bas de caisse n’étaient pas adaptés aux routes africaines, les cabines de conduite, pas à l’épreuve des chocs. Dans sa longue réponse adressée aux partenaires de Congo Hold-up, De Moerloose explique qu’il était « fréquent » que le matériel soit abîmé au cours du transport, mais que c’était « formellement constaté » et le matériel remplacé. « Nous vous confirmons que le matériel livré était 100% conforme et en parfait état au client final », assure-t-il.

En janvier 2019, Joseph Kabila quitte la présidence et depuis, un dernier contrat  qui devait être signé avec les entreprises de De Moerloose à Maurice, pour un montant de 125,4 millions de dollars, semble s’être perdu dans les tiroirs d’un ministère. Y a-t-il des réticences de la part du gouvernement du successeur Félix Tshisekedi? De Moerloose dément et assure que la signature de ce troisième avenant du contrat ne peut intervenir « qu’après que la phase 1 et 2 soient en pleine production ». Ce délai serait selon lui normal pour pouvoir « constater les succès et défaillances éventuels des premières phases ».

En septembre 2021, Philippe de Moerloose fête le 30e anniversaire de son entrée dans le monde des affaires à l’Hôtel de Mérode à Bruxelles. Il a les larmes aux yeux, ses enfants sont assis au premier rang, les peintures modernes de sa compagne accrochées derrière lui. « Notre chiffre d’affaires va augmenter de vingt pour cent par an », promet-il. « Dans cinq ans, nous aurons franchi la barre des deux milliards. C’est ambitieux, je sais, mais nous y arriverons ».