Congo Hold-up: la caisse noire de la Banque centrale du Congo

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La Banque centrale de la République démocratique du Congo a ouvert à la BGFI Bank un compte qui a servi à verser 76 millions de dollars à la famille et aux associés de l’ancien président Joseph Kabila, puis a maquillé son bilan officiel pour masquer certains paiements. Une enquête de Médiapart avec le consortium EIC, RFI et ses partenaires.

En République démocratique du Congo, comme ailleurs, la Banque centrale (BCC) est le gendarme du système bancaire. Son nom doit évoquer rigueur et sérieux. Avec son service d’audit, elle peut mettre au pas des banques commerciales comme la BGFIBank. Bref, c’est une institution-clef pour éviter les pillages des ressources de l’État et s’assurer du respect par les autres institutions financières des règles et lois en vigueur dans le pays.

Sous la direction du gouverneur Deogratias Mutombo, l’institution a été dévoyée, et transformée en une source de financements au bénéfice de la famille et des proches de l’ancien président Joseph Kabila (2001-2019). C’est ce que démontre notre enquête Congo Hold-up, basée sur plus de 3,5 millions de documents confidentiels issus de la banque BGFI, obtenus par Mediapart et l’ONG PPLAAF, et analysée par 19 médias dont Radio France internationale (RFI) et cinq ONG internationales, coordonnés par le réseau européen EIC.

Ces documents montrent que la Banque centrale du Congo (BCC) a ouvert à la BGFI RDC un compte bancaire qui a fait office de caisse noire pour le premier cercle de Joseph Kabila. Ce compte a servi à détourner la bagatelle de 76 millions de dollars de fonds publics.

Tout a commencé en avril 2013, lorsque celui qui est encore chef de l’État, Joseph Kabila installe comme gouverneur de la BCC un homme à sa main, l’économiste Deogratias Mutombo qui a finalement démissionné sans raison avancée en juillet 2021, avant la fin de son mandat.

Fait #1 : Des états financiers maquillés

En juillet 2013, quatre mois à peine après la nomination de Mutombo, la BCC ouvre un compte à la banque commerciale BGFIBank RDC, dirigée à l’époque par Francis Selemani Mtwale, frère adoptif du président Kabila, qui a profité de cette position pour aider sa famille et certains proches à détourner 138 millions de dollars dans les caisses de l’État.

Le nom du compte, « BCC Equipements », suggère que la Banque centrale comptait s’en servir pour acheter du matériel pour le compte de l’État. Impossible de connaître l’intention réelle ou supposée de ces auteurs. Ni M. Mutombo ni l’actuelle Banque centrale du Congo n’ont accepté de répondre à nos questions.

En réalité, il sert pour détourner 43 millions de dollars de la Banque centrale au profit de l’Entreprise générale d’alimentation (Egal), une entreprise d’importation de poisson et de viande fondées par de très proches du président Kabila. L’un des actionnaires Egal n’est autre que le puissant homme d’affaires Albert Yuma, à l’époque membre du conseil d’administration de la Banque centrale et président de son comité d’audit. C’est lui, le garant de l’intégrité de l’institution.

Ce paiement de 43 millions de dollars de la Banque centrale à Egal via la BGFI est aujourd’hui qualifié de « détournement de fonds publics » par un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF). À l’époque, pour masquer ce paiement, la BCC n’a pas hésité à maquiller son bilan comptable officiel, audité par le cabinet PriceWaterhouseCoopers (PWC) et publié sur son site.

Les états financiers 2013, publiés l’année suivante, ne font pas mention de ces mouvements. La BCC disposait au 31 décembre, sur son compte à la BGFI, de 43 119 041 dollars, présentés comme des « disponibilités à vue en monnaie étrangère », c’est-à-dire de l’argent qui lui appartient et qui peut être retiré à tout moment de ses comptes à la banque.

Etats financiers 2013. © PPLAAF/Mediapart

En réalité, le solde du compte « BCC Equipements » à la BGFI était seulement de 119 041 dollars. Car les 43 millions n’appartenaient plus à la Banque centrale : ils avaient bel et bien été virés à Egal, en cinq versements, comme le prouvent les ordres de virement adressés à la BGFI le 29 novembre 2013.

Un expert en comptabilité bancaire, interrogé par Mediapart et ses partenaires, a estimé que la présentation comptable de ces 43 millions était erronée.

C’est également la conclusion du rapport d’enquête sur l’affaire Egal bouclé en avril 2021 par l’Inspection générale des finances, un service qui dépend de la présidence de la République. Le rapport indique que la BCC a tenu une « fausse comptabilité » pour « couvrir le détournement » des fonds publics.

Interrogés sur ses accusations, la BCC et son gouverneur de l’époque, Deogratias Mutombo, n’ont pas répondu.

Fait #2 : Joseph Kabila comme bénéficiaire

Suite à l’opération Egal, le compte « BCC Equipements » a servi à effectuer plusieurs autres opérations troubles. Il a reçu au total 118 millions de dollars, fournis pour l’essentiel par la Banque centrale elle-même, mais aussi, à hauteur de 30 millions, par la Gécamines, l’entreprise minière d’État présidée par Albert Yuma qui cumule à l’époque beaucoup de fonctions. Ce dernier est toujours cité dans des transactions douteuses sur lesquelles l’enquête Congo Hold-up va au cours de ces prochains lever des voiles. Contactés, Albert Yuma et la Gécamines n’ont pas donné suite.

Le 22 janvier 2015, le compte a viré 800 000 dollars à Congo Motors, un concessionnaire automobile, ce qui correspond a priori à l’achat d’« équipements ». Mais Congo Motos a retiré l’intégralité de l’argent en liquide le jour même. Interrogée, la société n’a pas répondu.

En 2016, sur trois mois, le compte « BCC Equipements » a versé 32,1 millions de dollars à Sud Oil, une société boîte aux lettres contrôlée par Francis Selemani, frère du président Joseph Kabila, qui dirigeait à l’époque la BGFI RDC.

D’abord, le 5 juillet 2016, ce compte de la Banque centrale vire ainsi 32,43 millions de dollars à Sud Oil, avec pour seul libellé « règlement ». Le même jour, la société renvoie 30,28 millions sur le compte « BCC Equipements », avec pour libellé « swap », le nom d’un produit financier dérivé. Profit pour Sud Oil : 2,14 millions de dollars.

Ensuite, le 29 septembre 2016, le même compte « BCC Equipements » a viré la bagatelle de 30 millions de dollars à Sud Oil.

Un an plus tard, la Banque centrale ouvre un nouveau compte à la BGFI, baptisé « BCC Equipements cash collateral ». Ce nom suggère que le compte était destiné à stocker des liquidités en garantie d’un prêt. Mais la BCC n’a rien emprunté à la BGFI. Et le compte a été actif pendant seulement 20 jours, le temps de verser de l’argent au président Joseph Kabila.

Entre le 26 septembre et le 16 octobre 2017, ce compte reçoit trois milliards de francs congolais (1,9 millions de dollars), dont 2,65 milliards d’origine inconnue et 353 millions (225 000 dollars) fournis par l’Assemblée nationale. Le 16 octobre, la BCC vire l’essentiel de l’argent (l’équivalent de 1,75 millions de dollars) à Port de Fisher, une société majoritairement détenue par Joseph Kabila. Nous y reviendrons dans les tous prochains jours.

Fait #3 : les suspicions d’un cabinet d’audit

Ces détournements de fonds publics sont également fort embarrassants pour le grand cabinet d’audit international PriceWaterhouseCoopers (PWC), qui contrôlait à la fois les comptes de la Banque centrale et de la BGFI !

Dès novembre 2013, les auditeurs de PWC constatent que la BGFI n’a pas fourni le moindre document « justifiant » le solde du compte BCC Equipements. Ils n’obtiennent rien.

Le 14 juillet 2015, un cadre de la BGFI prévient son supérieur que « les auditeurs PWC désirent avoir des pièces probantes justifiant le solde » du compte BCC Equipements, par exemple « un extrait de compte, une copie swift, ou un contrat ». « Nous n’avons pas obtenu la documentation qui justifie la nature des transactions passées dans ce compte », déplore PWC dans son rapport envoyé huit jours plus tard à la banque.

Document du cabinet PWC sur l’audit de la BCC. © PPLAAF/Mediapart

Les auditeurs demanderont les même documents chaque année, jusqu’en 2017, toujours sans résultat. Malgré cette obstruction, ils se contentent de faire remarquer que le point reste « à suivre », apparemment sans émettre de réserves sur les comptes.

PWC s’est montré encore moins perspicace à la Banque centrale. Les auditeurs ont certifié les comptes sans réserve entre 2013 et 2015, alors même que la BCC prétendait avoir sur son compte à la BGFI les 43 millions de dollars versés à Egal.

Interrogé par Mediapart, RFI et leurs partenaires, PWC RDC n’a pas répondu.

En 2016, l’affaire Egal est dévoilée par le lanceur d’alerte Jean-Jacques Lumumba. Cette même année, pour la première fois, la BCC ne publie pas ses états financiers, on ignore pourquoi.

En 2018, Francis Selemani quitte, suite à plusieurs scandales, son poste de directeur général de la BGFI, tandis que son frère Joseph Kabila cède la présidence à Félix Tshisekedi en janvier 2019.

Dans la foulée, la Banque centrale publie à nouveau ses comptes, pour l’exercice 2018, dans lesquels elle corrige enfin la fausse écriture. Le solde de son compte à la BGFI est désormais exact, les 43 millions versés à Egal cinq ans plus tôt n’y figurent plus.

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En juillet 2021, trois mois après le rapport accablant de l’Inspection générale des finances (IGF) sur l’affaire Egal, le gouverneur de la Banque centrale Deogratias Mutombo démissionne. Albert Yuma quitte son poste d’administrateur. Ce qui permet à Félix Tshisekedi de nommer une nouvelle équipe dirigeante conformément aux souhaits du Fonds monétaire internationale (FMI).

Il restait alors 33 millions de dollars sur le compte « BCC Equipements » à la BGFI.

Le patron de l’IGF, Jules Alingete se dit choqué des pratiques qu’il a constatées à la BGFI RDC : « Ils sont spécialistes du maquillage des comptes. Ils vous amènent des comptes qu’ils fabriquent. Quand vous allez dans le système informatique, ces comptes n’existent pas. »

Le 15 septembre dernier, il écrit à la nouvelle gouverneure de la BCC, Malangu Kabedi, pour lui conseiller, vu les « graves irrégularités » commises par la BGFI dans l’affaire Egal, de « tout mettre en œuvre pour clôturer » les comptes de la Banque centrale à la BGFI et de transférer l’argent « vers une autre banque commerciale ».

On ignore si le compte « BCC Equipements » a finalement été fermé. Interrogée, la BCC n’a répondu.