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Éthiopie: dans le Tigré, un conflit «d’abord et avant tout politique»





Le Tigré, au nord de l’Éthiopie, qui vit une guerre civile depuis une semaine, est toujours coupé du monde après l’interruption des télécommunications et le blocage des routes par les autorités fédérales. Difficile de savoir ce qui se déroule dans cette région historique mais méconnue, qui se retrouve en conflit ouvert avec le pouvoir qu’elle a contribué à fonder.




C’est du Tigré que, dans l’Antiquité, l’empire d’Aksoum règne sur un territoire immense, allant jusqu’aux confins du Yémen. C’est par là – par les caravanes descendues d’Égypte – que le christianisme de l’orthodoxie monophysite pénètre jusqu’aux hautes-terres de l’Abyssinie. C’est par là aussi, du fait de sa proximité avec la mer Rouge, que les peuples éthiopiens entrent en contact avec le monde moderne, à l’orée de l’ère industrielle.




Avant de devenir la province périphérique isolée d’aujourd’hui, une sorte de citadelle dissidente assiégée, le Tigré est historiquement le centre pluriséculaire de l’Éthiopie.

Lorsque l’Éthiopie contemporaine s’est formée, au XIXème siècle, ce sont donc les Tigréens qui sont au cœur de la vie politique. « Les dirigeants tigréens ont su observer assez tôt les transformations du monde moderne et la construction du monde contemporain, explique l’historien et anthropologue Eloi Ficquet, de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ils ont su observer l’émergence des puissances coloniales et s’organiser politiquement pour y répondre. Et c’est notamment dans les années 1850 que le souverain d’Éthiopie Yohannes IV monte sur le trône et entreprend une politique d’unification à l’échelle nationale de l’Éthiopie. Car il est conscient que le Tigré seul ne peut exister sur la scène politique nationale et internationale et qu’il faut construire un royaume unifié. »

Les Tigréens dépossédés du centre de l’Éthiopie

Mais tout change à la fin du siècle, à la mort de Yohannes IV. Le centre de l’Éthiopie se déplace. C’est le roi du Choa, Ménélik, un souverain du Sud, qui prend alors la couronne de roi des rois. Sur les instances de son épouse, il fonde sa capitale au sud, loin du Tigré, à Addis Abeba : la « nouvelle fleur » de la nouvelle Éthiopie.

Logiquement, les Tigréens se sentent injustement dépossédés. « Il y a alors une sorte d’oscillation dans l’équilibre du pouvoir en Éthiopie, ajoute Eloi Ficquet. À la fois, les gens du Tigré estiment qu’il existe une prééminence pour eux dans la politique nationale, étant donné leur rôle dans la construction de l’espace politique éthiopien ; et ils ont le sentiment d’avoir été relégués aux marges de cet espace, au cours du XXème siècle. ».

De fait, les Tigréens ne sont plus du tout dominants. Sous l’empereur Haïlé Sélassié d’abord, puis à partir de 1974 sous la dictature stalinienne du Derg et du « négus rouge » Mengistu Hailemariam… Et ce jusqu’en 1991, quand la guérilla du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) prend le pouvoir « par effraction » à Addis Abeba.




« Revanche de l’Histoire »

« Leur retour, en forme de revanche de l’Histoire, survient à la faveur du triomphe des indépendantistes érythréens qui les ont soutenus et financés, cela pour ouvrir un autre front contre Mengistu, explique Marc Lavergne, chercheur au CNRS. Mais aussi à la faveur de la chute de l’URSS et de la vacance du pouvoir, après la fuite de Mengistu. »

Dès lors, le TPLF « fabrique » l’Éthiopie actuelle, tandis que l’Érythrée acquiert son indépendance, comme convenu dans le maquis.

Nouvelle Constitution, nouvelles élites. « Mais à Addis Abéba, les Tigréens arrivent en quelque sorte en territoire hostile, où ils sont minoritaires, précise Marc Lavergne. Alors, eux, qui étaient des combattants, des guerriers, se sont mués en hommes d’affaires. Ils se sont accaparés du business dans la capitale, ce qui a provoqué beaucoup de crispations et de frustrations. Cela de la part des Amharas, comme de la part des Oromos. Et l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2017 a sonné le signal de leur déclin. »

Aucune « haine raciale »

Et aujourd’hui, étant donné les lignes de fractures entre peuples éthiopiens, le conflit dans le Tigré est-il pour autant une résonance directe de cette histoire longue ? En bref est-ce une guerre ethnique, de haine raciale ?

« Non », estiment unanimement Marc Lavergne et Eloi Ficquet. Le conflit est « d’abord et avant tout politique », estime Marc Lavergne, notamment sur le contrôle ou la reprise du contrôle de ressources financières. « Il s’agit d’une crise politico-financière grave, dit-il. Ni d’un côté ni de l’autre, les haines ne sont animées par l’idée d’une altérité radicale. »




Au cœur de la guerre se trouve aussi une certaine idée de l’Éthiopie – qui est un empire, une fédération de peuples, rappelle Eloi Ficquet :

« Les questions politiques sur l’organisation des équilibres territoriaux au niveau national sont des questions anciennes. Entre d’une part l’option d’une forme d’autonomie forte déléguée aux régions, qui supervisent un pouvoir réduit à des actions de coordination, pour résoudre des conflits locaux (ce qu’ont voulu faire les Tigréens en 1991), ou bien une option beaucoup plus monarchique. Cela avec un pouvoir central qui détient les principales prérogatives, soit le projet d’Abiy Ahmed. Mais c’est maintenant la voix des armes qui doit parler pour déterminer le rapport de forces. Cela alors que depuis un an les acteurs politiques éthiopiens n’ont pas saisi l’opportunité qui se présentait. »

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