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Congo: un pays sous perfusion, entre dépendance au pétrole et opacité des comptes

Avec l’effondrement des prix du baril de pétrole lié à la pandémie mondiale, le pays a connu une récession record en 2020. Depuis plusieurs années, le pays n’arrive pas à sortir de la spirale de l’endettement. Une trop grande dépendance aux variations des prix du pétrole, un manque de transparence sur les comptes publics, des soupçons de corruption et de mal gouvernance sont pointés du doigt par les ONG et les grands bailleurs internationaux. Analyse.

C’était une annonce pleine de promesse pour l’économie congolaise si dépendante des hydrocarbures. Ce samedi 10 août 2019 à Oyo, dans la ville natale du président Denis Sassou-Nguesso, deux sociétés d’exploitation pétrolière congolaise rendaient public la découverte d’un champ pétrolifère, le gisement du Delta de la Cuvette. Le pays allait pouvoir à l’avenir quadrupler sa production annuelle de pétrole passant de 350 000 à près de 1,4 millions de barils par jour. Une bouffée d’oxygène pour un pays placé sous la surveillance du FMI pour surendettement.

Un peu plus de 18 mois plus tard, l’enthousiasme est retombé chez les acteurs du secteur pétrolier. Le gisement n’est toujours pas exploité mais surtout le doute s’est emparé sur les chiffres avancés par les deux sociétés pétrolières congolaises, responsables de l’exploration du gisement. Françis Perrin est directeur de recherche à l’IRIS et chercheur associé au think tank marocain Policy Center for the New South et spécialiste du secteur pétrolier. Il se montre sévère sur le potentiel présumé du gisement.

« Ce chiffre est jugé peu crédible pour ne pas dire fantaisiste par le secteur. Le sentiment qui prédomine est celui d’une communication très politique. Les dirigeants de ces deux sociétés pétrolières congolaises sont proches du pouvoir présidentiel. Des grandes institutions internationales comme le FMI semblent être très perplexes sur le potentiel de ce gisement. La Banque mondiale ne gobe pas ce chiffre», estime Françis Perrin.

Les deux entreprises chargées d’explorer le gisement sont la Société africaine de recherche pétrolière et distribution (SARPD-Oil) et la Petroleum Exploration & Production Africa (PEPA). Elles sont dirigées par Claude Wilfrid Etoka, un homme d’affaires congolais établi au Maroc et proche du président Denis Sassou Nguesso.« Les phases d’exploration d’un gisement sont longues avant toute exploitation. Cela prend des années, nous en sommes qu’au début », ajoute Françis Perrin.

Lire : Pétrole au Congo : magouilles et compagnies

Le pays a plus que besoin de nouveaux revenus. Le contre-choc pétrolier causé par la pandémie mondiale du coronavirus a été violent pour l’économie congolaise rentrée en récession. L’économie s’est ainsi contractée de 8,6% en 2020. Il faut tenter de produire plus, faire rentrer plus d’argent. Mais le pays qui se dispute la troisième place de producteur de pétrole en Afrique subsaharienne avec le Gabon, ne peut pas peser sur les prix mondiaux. « L’année 2020 a vu le prix du baril tomber à 18 dollars. Sous la pression de l’OPEP et pour éviter une chute du prix du baril trop importante, les pays membres ont dû réduire leur production. Le pays n’a aucun poid au sein de l’OPEP. Et Brazzaville, membre du cartel pétrolier, a vu sa production passer en dessous des 300 000 barils par jour » lors de l’année 2020, constate Francis Perrin, spécialiste du secteur pétrolier.

Un pays surendetté et sous surveillance du FMI

Les prix du pétrole sont vitaux pour l’économie du pays. Le pétrole représente pour le Congo plus d’un tiers de son PIB, sa richesse nationale produite chaque année.  Un peu plus de deux tiers des recettes budgétaires de l’Etat proviennent de l’exploitation du pétrole. Près de 85% des exportations du pays sont issus du pétrole. Le budget du pays chaque année est ainsi calculé sur les prix du baril.

Pour l’année 2020, selon une déclaration du Conseil des ministres reprise par la presse congolaise, l’équilibre budgétaire était calculé sur un prix du baril à 55 dollars Le collectif budgétaire a dû réviser son budget avec un prix à 25 dollars le baril. Le pays de 5,2 millions d’habitants a dû accuser un déficit de plus d’un milliard de dollars pour la seule année 2020. Mais cette crise ne se résume pas à la seule année de la pandémie. Les années heureuses du baril oscillant entre 100 et 140 dollars  sont belles et bien finies depuis 2014. En 2019, celui-ci avoisinait les 50 dollars.


Depuis plusieurs années, le pays est donc rentré dans une spirale d’endettement causé aussi par une gestion hasardeuse de sa rente. Avant même la crise de 2020, la République du Congo était fortement endettée. En juillet 2019, le FMI estimait la dette du pays à 9 milliards de dollars pour un PIB équivalent à 11,6 milliards de dollars. En juillet 2019, le Fonds monétaire international (FMI) avait annoncé 448 millions de dollars de facilité de crédit en urgence. L’ONG britannique anti corruption Global Witness estimait en janvier 2020 que ce chiffre était supérieur à 12,5 milliards de dollars. La mauvaise gestion de la rente pétrolière est pointée du doigt par le chercheur Françis Perrin.

La République du Congo n’a pas diversfié son économie. Elle est toujours aussi dépendante des prix du pétrole malgré les discours du pouvoir.

Françis Perrin, spécialiste du secteur pétrolier

« Le pays a multiplié les prêts sur avances de recettes pétrolières, un argent que l’Etat n’avait pas encore. Ce système a fait exploser l’endettement du pays », précise ainsi Francis Perrin. Le pétrole donne « l’illusion de l’argent facile », ajoute le chercheur.

« Certains pays pétroliers ont pris conscience que face à la forte volatilité des prix du baril, il fallait effectivement  diversifier l’économie comme le font les Emirats arabes unis par exemple. Ce n’est pas le cas de la République du Congo malgré des discours dans ce sens depuis plusieurs années », constate Françis Perrin.  « Il faut être prudent dans sa gestion. Les prix peuvent monter très haut puis chuter assez facilement. Des pays comme la Norvège ont constitué des fonds souverains chargé de gérer le surplus de la manne pétrolière. La République du Congo par contre n’a pas été un modèle de gestion de l’argent de ses revenus pétroliers et c’est un euphémisme que j’emploie », ajoute Francis Perrin.
 

Denis Sassou Nguesso était déja au pouvoir durant les années 80 lors du premier contre-choc pétrolier. Il n’a rien retenu de cette période visiblement.

Brice Makosso, membre de l’ONG « Publiez ce que vous payez »


Brice Makosso abonde dans ce sens. Il est membre de l’ONG, « Publiez ce que vous payez », un collectif qui regroupe en République du Congo des associations de la société civile. Le collectif lutte contre la corruption et pour une plus grande transparence des comptes publics. « Le pays a connu des excédents budgétaires entre 2006 et 2013. Le prix du baril était à un moment à plus de 100 dollars. Le gouvernement et la présidence de Denis Sassou NGuesso avait annoncé alors la mise en place d’un fonds pour les générations futures grâce aux surplus de la rente pétrolière. Dès 2016, ce fond était vide. Et aujourd’hui le pays est surendetté », déplore Brice Makosso. « Denis Sassou Nguesso était déjà au pouvoir durant les années 80 lors du premier contre-choc pétrolier et l’effondrement des revenus. Il n’a rien retenu de cette période visiblement », juge Brice Makosso.

Où est passé l’argent du pétrole ?

Brice Makosso, membre de l’ONG « Publiez ce que vous payez »

Le pouvoir se défend d’avoir gaspillé l’argent du pétrole et met en avant dans sa communication le lancement et la construction d’infrastructures comme des routes, un aéroport, un barrage électrique ou des hôpitaux pour les Congolais et ceci souvent avec le concours d’entreprises chinoises en BTP. Ces investissements ont été en partie payés à coup d’endettement auprès de Pékin. La Chine détient en effet plus de 50% de la dette extérieure du pays, selon le FMI. L’ONG « Publiez ce que vous payez » pour sa part ne voit pas le retour concret de ces annonces d’investissements. Elle a publié une enquête sur les investissements annoncés par le pouvoir dans le domaine de la Santé entre 2011 et 2019.
 Le président Denis Sassou Nguesso rencontre le premier ministre chinois Li Keqiang à Pékin ce 6 juillet 2016. La Chine détient la majorité de la dette extérieure du pays.AP Photo/Ng Han Guan, Pool

Par exemple, le collectif a suivi l’évolution de 95 projets dans le domaine de la santé sur la période de 2011 à 2016. Seulement 23,5% d’entre eux étaient achevés ou fonctionnels. 31 % d’entre eux ont été arrêtés. 18% ne sont pas exécutés. Et pour plus de 20 % d’entre eux les informations ne sont pas disponibles selon les données de l’ONG.

 « Nous posons une question toute simple : où est passé l’argent  du pétrole ? Et pour l’instant nous n’avons pas de réponse », indique le membre de la société civile. « On sait que les travaux publics sont une source de dissimulation de détournement de l’argent public », croit savoir le membre de l’ONG. Selon le classement de l’ONG international Transparency international, le pays est classé 165ème sur 180 sur l’indice de la perception de la corruption pour l’année 2020.

Un taux de pauvreté qui dépasse les 50% de la population

Brice Makosso enfonce le clou. « Le gouvernement avait lancé la construction de barrages hydro-électriques. Aujourd’hui la capitale Brazzavile est toujours sujette à des coupures d’électricité. Le problème est assez comparable en ce qui concerne l’accès à l’eau potable, notamment à Pointe Noire », indique le membre de l’ONG. « Les travaux d’infrastructures qui eux ont été réalisés n’ont pas réellement eu d’impact pour l’économie locale. Les entreprises chinoises n’ont pas employé de Congolais », décrit ce membre de la société civile congolaise.

Malgré les richesses en hydrocarbures du pays, le niveau de vie des 5,2 millions de Congolais reste plus que modeste. Le taux de pauvreté était de 41 pour cent en 2011, après avoir chuté pendant une décennie selon la Banque mondiale et il serait reparti à la hausse à partir de 2016 dépassant les 50 pour cent de la population du pays. Plus de 60 % des jeunes en 2016 n’avaient pas de travail.

Le chercheur français Françis Perrin pointe la mauvaise gouvernance dans la gestion de la rente pétrolière par le pouvoir congolais. Et selon le chercheur, la nature du régime joue un rôle dans cette mauvaise gouvernance. « La question de la transparence est au cœur du bon usage de l’argent de la rente pétrolière. L’usage de cet argent, dans un régime démocratique peut être contesté par une opposition respectée dans ses droits. En Norvège, l’allocation de l’argent du pétrole est débattue et est rendu public. Dans un régime moins pluraliste comme au Congo, ce n’est pas le cas », constate le chercheur.

Le manque de transparence des comptes publics a été également pointé du doigt par le FMI. Il a fallu deux ans de négociations pour que le Fonds monétaire international accorde enfin une aide de plus de plus de 448 millions de dollars à l’Etat congolais. L’institution internationale se plaignait de ne pas avoir un accès complet aux comptes publics du pays et a dû négocier âprement auprès du pouvoir pour obtenir toutes les informations nécessaires.  Ce prêt sur trois ans est donc accordé moyennant des réformes  dans la « transparence dans la gestion des ressources publiques, spécialement dans le secteur pétrolier ». Le prix du baril de brent est remonté au dessus de 65 dollars en ce début d’année 2021. Un  court répit pour le pays pris à la gorge financièrement.

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