Temps passé: « Keba na caméra »,qui s’en souvient?

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En français, cela signifie « Attention à la caméra ! ». Ce fut une célèbre émission diffusée sur les antennes de la Télévision nationale congolaise au milieu des années 1980.

Son principe : traquer les citoyens qui brillaient par un comportement incivique et les présenter à la télévision. La personne surprise dans une flagrance ou un délit est ainsi interrogée sur les motivations l’ayant conduit à poser son acte. Puis, il lui était demandé d’en tirer les leçons et de jurer ne plus récidiver. Telle est résumée la partie visible. Le reste était du ressort de la justice.

À côté, il y eut « Mwéti a vu » ou « J’ai vu Mwéti ». C’est la forme caricaturale, choisie par le journal gouvernemental d’alors (Mwéti) pour jeter un regard critique sur certaines déviances observées chez les hauts fonctionnaires ou les dirigeants à tous les niveaux. Si bien que, même dans les quartiers, des citoyens s’étaient pris du plaisir à observer leurs voisins afin de les exposer par des graffiti ou des dessins sur les murs.

C’est ainsi que l’on a vu passer, devant la caméra, des citoyens surpris parce qu’ils urinaient contre un mur ; les petits et les grands escrocs ; les voleurs et les violeurs ; ceux qui fabriquent la fausse monnaie ; les vendeurs de mauvais articles ; les usurpateurs de titres ; ceux qui ne payent pas leurs dettes, les parents qui abandonnent les enfants ou les mères qui jettent leurs nouveau-nés, les hommes qui battaient leurs femmes, etc.




Ici et là, les objectifs étaient les mêmes : éduquer la population en corrigeant les mœurs sociales. C’était l’époque de « l’éducation nationale » qui, dans sa mise en œuvre, ne s’arrêtait pas seulement à l’école mais s’étendait à toutes les sphères de la société. Résultat : dans la crainte de se retrouver sous les feux des objectifs, chacun se surveillait. En d’autres termes, la vie privée était sacrée et peu de gens s’exposaient.

Aujourd’hui, les choses sont renversées. Les mêmes qui fuient les interviews font dans la démesure sur les réseaux sociaux. On rend visible tout, sauf rien. Quand ce n’est pas l’argent ou les  bijoux que l’on expose, ce sont soit les attributs d’homme que l’on présente, soit les rondeurs et courbures des seins pour les femmes sous forme d’appel de pied.

Ailleurs, les citoyens militent contre l’intrusion des services spéciaux dans leur vie privée au moyen des écoutes, au Congo, on se permet de tout balancer sur la toile. Ébats, débats et bagarres entre conjoints nourrissent désormais les réseaux. Pendant ce temps, les constructions à niveaux (maisons à étages) inspirent les esprits tordus qui s’en servent comme des miradors pour filmer les femmes qui se lavent, nues, dans leurs baraques de fortune et, dans un mouvement de panoramique, il leur arrive de tomber sur ce qu’ils qualifient de scoop : des amoureux en action dans un « Merci maçon », c’est-à-dire une maison inachevée. Des pratiques qui me rappellent une lecture : Le monde s’effondre de Chinua Achebe.




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