Lutte contre la corruption : Accra prend le taureau par les cornes

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Le débat sur la lutte contre la corruption est relancé au Ghana. Il bat même son plein depuis que le président ghanéen Nana Akufo Addo a promulgué début janvier un projet de loi portant création du nouveau Bureau du procureur spécial (OSP). Soit une agence spécialisée chargée d’enquêter sur les affaires de corruption impliquant des fonctionnaires, des personnes politiquement exposées et des personnes du secteur privé.

L’objectif est clair : il s’agit surtout d’éviter l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Qui ne se souvient du dernier scandale dont se faisait écho avec délectation toute la presse nationale et surtout internationale en relatant l’histoire incroyable de la cette fausse ambassade des États-Unis ouverte à Accra et qui délivrait en toute impunité et depuis dix ans des passeports et des visas contre de fortes sommes d’argent.

Entré en fonction il y a tout juste un an, le chef de l’État ghanéen a fait de la lutte contre la corruption une de ses promesses de campagne. Où en est son pays, le Ghana, dans la lutte contre la corruption, alors que de nombreux scandales ont éclaboussé la présidence de Mahama Dramani, dont le dernier en date ? Comment les Ghanéens perçoivent-ils la corruption et jusqu’où le gouvernement peut-il aller pour lutter contre ce fléau ?

« La démocratie ne fait pas tout »

« Mon espoir et mes attentes sont que la création de ce bureau va constituer une étape importante dans notre détermination collective à éradiquer la corruption de la vie publique de notre pays. Nous savons tous que cela a été un fléau majeur dans le développement du Ghana », a déclaré mardi 2 janvier le président ghanéen lors d’une cérémonie au sein de Flagstaff House, le palais présidentiel. Alors que la corruption est un problème épineux qui imprègne chaque tissu de la société ghanéenne, en particulier le secteur public, Nana Akufo Addo va plus loin, il estime que c’est « l’un des pires fléaux qui s’opposent au développement du Ghana ».

Et il n’est pas bien loin de la réalité puisque même la qualité de la gouvernance dans ce pays d’Afrique de l’Ouest s’est détériorée. Selon les rapports publiés tant sur le plan national que sur le plan international, le Ghana, exemple de démocratie, a perdu des points ces dernières années dans la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption notamment d’après Transparency International qui classe le Ghana au 7e rang africain (56e mondial), derrière le Botswana, le Cap Vert, les îles Seychelles, le Rwanda, les îles Maurice et la Namibie. L’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique va plus loin, bien que le Ghana soit toujours classé huitième sur 54 pays africains, l’étude annuelle publiée fin novembre 2017 de Mo Ibrahim révèle que, sur une échelle de 0 à 100, la qualité de la gouvernance a diminué de 1,5 point. La directrice générale de la fondation Mo Ibrahim, Nathalie Delapalme, a déclaré à DW pourquoi le pays en est arrivé là : « il ne s’agit pas seulement des élections, des droits de la personne, de l’engagement politique et des lois, mais aussi de la façon dont les gens perçoivent les services qu’un gouvernement devrait offrir à ses citoyens au XXIe siècle.





Cela comprend la sécurité personnelle ainsi que des systèmes de santé et d’éducation. Dans tous ces domaines, l’indice montre une régression du développement au Ghana. L’analyse du pays montre que cette baisse de régime « est apparemment liée à la découverte de gisements de gaz au large des côtes. Mais avant même l’exploitation du gaz, le gouvernement avait déjà alloué ses revenus futurs. Parfois, la découverte de matières premières peut créer un problème parce que les gens ont tendance à dépenser de l’argent avant même de l’avoir. »

Nana Akufo Addo sait qu’il a hérité d’un pays au fort potentiel : 2 e producteur d’or du continent après l’Afrique du Sud et 2 e producteur mondial de cacao après la Côte d’Ivoire. Avec un PIB de 35,9 milliards de dollars en 2015 (33,8 milliards d’euros), le Ghana est aussi la 2 e économie de la Cedeao, juste derrière le Nigeria et devant la Côte d’Ivoire. Mais voilà, en arrivant au pouvoir il a trouvé un gap de plus de 1,6 milliard de dollars dans les comptes publics du Ghana.

Ce que les Ghanéens pensent de la corruption

« Ce marasme de leadership ne se limite pas aux représentants de l’État. Même les chefs traditionnels et religieux sont considérés comme corrompus par un nombre substantiel de Ghanéens – une surprise étant donné la confiance que la société leur accorde et la hauteur morale sur laquelle ils sont censés se tenir », expliquent aussi John P. Frinjuah et Josephine Appiah-Nyamekye, deux auteurs du Centre de recherche pour le développement de la démocratie, un institut de recherche et de plaidoyer indépendant, non gouvernemental, et à but non lucratif situé au Ghana.

Dans leur dernier rapport sur la perception de la corruption par les Ghanéens, ils affirment tout de même que 60 % des Ghanéens commencent a exprimer une opinion favorable des efforts du nouveau gouvernement pour lutter contre la corruption, une amélioration significative comparée aux 25 % enregistrés en 2014. Cette nouvelle approche pourrait s’expliquer selon les deux analystes par « l’espoir exprimé par les citoyens pour le nouveau gouvernement – qui a pris des engagements dans la lutte contre la corruption et le retour de la croissance économique.

Mais pour autant nuancent-ils, les attentes sont immenses quand aux sanctions prises contre les auteurs de tels actes. Près des deux tiers (64 %) des Ghanéens veulent que les fonctionnaires corrompus soient poursuivis et, s’ils sont reconnus coupables, forcés de retourner les fonds volés, emprisonnés, et publiquement nommés. Environ un cinquième (22 %) est en faveur de la récupération par le gouvernement de fonds volés sans poursuites, tandis qu’un sur dix (9 %) opterait pour des poursuites sans récupération de fonds volés.

Inverser la tendance

Longtemps défenseur des droits de l’homme, le président Akufo-Addo, âgé de 73 ans impute la majorité des scandales de corruption à l’ancien pouvoir de son prédécesseur John Dramani Mahama qui n’aurait pas su gérer les finances publiques. « Nous devons rétablir l’intégrité dans la vie publique.

Les caisses de l’État ne doivent pas servir de butin au parti vainqueur d’une élection mais (doivent être) des ressources pour le développement économique et social du pays » En 2015, le président sortant, John Dramani avait dû solliciter l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour mettre en place un plan de sauvetage de 918 millions de dollars (874 millions d’euros) pour tenter d’enrayer une crise économique en partie provoquée par l’explosion de la dette publique et une pénurie d’électricité handicapante.

Une décision qui ne fait que renforcer lé mécontentement des Ghanéens quand à la mauvaise gestion au plus haut sommet de l’État. Et pourtant en 2013, le président Dramani Mahama lance un code d’éthique pour les ministres et les fonctionnaires afin de lutter contre la corruption.

En décembre 2015, vingt juges avaient été limogés pour corruption. Ces juges, ainsi qu’une centaine de personnels de justice, ont été filmés par un journaliste acceptant des pots-de-vin pour délivrer des jugements ou pour obtenir des postes. Douze autres magistrats de cour d’appel étaient visés par les investigations. L’ex-président John Dramani Mahama n’a pas non plus été épargné, puisqu’en juin 2016, il a été accusé d’avoir reçu une voiture en contrepartie d’un contrat lucratif. Une enquête a été menée et fin septembre 2016 le président est blanchi, le jour-même où il présente sa candidature officielle pour la présidentielle du 7 décembre de l’an dernier.

En attendant, certaines agences anti-corruption soulignent que la loi sur les procureurs spéciaux ne devrait pas être considérée comme une solution miracle au fléau de la corruption au Ghana.