Le « Rambo » de Centrafrique, un second couteau à la Cour pénale internationale

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Members of the armed forces arrest Central African MP Alfred Yekatom aka "Rambo" (C), who represents the southern M'baiki district former militia leader, after he fired the gun at the parliament in Bangui on October 29, 2018. - A lawmaker fired into the air in the Central African Republic's parliament on October 29, 2018 after an altercation with a colleague as MPs prepared to vote for a new speaker. (Photo by Gael GRILHOT / AFP)




Alfred Yekatom Rombhot aurait mieux fait de se souvenir que les usages de la vie de député obéissent à des règles différentes de celle d’un petit chef de guerre. Le 29 octobre, alors que les élus de la nation centrafricaine étaient réunis dans l’immense hémicycle bâti par la Chine pour choisir un nouveau président de l’Assemblée nationale, l’« honorable » représentant de la circonscription de Mbaïki II s’était autorisé à sortir un revolver et tirer deux coups de feu en l’air afin d’exprimer son mécontentement. Arrêté en flagrant délit, placé sous mandat de dépôt, dépossédé de son immunité parlementaire, il a finalement été transféré à la Cour pénale internationale (CPI) samedi 17 novembre. Un aller simple pour La Haye (Pays-Bas) et une date de retour à Bangui probablement très lointaine

Le nouveau pensionnaire de la prison de Scheveningen, battue par les vents froids de la mer du Nord, ne s’est pas encore vu notifier les charges qui pèsent contre lui ; mais la Cour a indiqué, le jour du transfert, avoir trouvé « des motifs raisonnables de croire que M. Yekatom aurait commis ou ordonné, sollicité, encouragé et facilité la commission » de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre entre décembre 2013 et août 2014.

Racket et intimidations

Le visage mangé par une barbe de guérillero cubain, adepte des tee-shirts moulants affichant des messages pompeux comme « Besoin de révolution, le savoir est une arme » sur une confortable bedaine, Alfred Yekatom Rombhot, 42 ans, fut l’une des funestes révélations de la guerre civile en Centrafrique. Fin 2013-début 2014, cet ancien caporal-chef de l’armée s’était établi à la sortie sud-ouest de Bangui, dans la commune de Bimbo, contrôlant avec ses sbires la circulation des hommes et des biens sur la rivière Oubangui et la route en direction de la ville de Mbaïki : un groupe d’anti-balaka bien plus militarisé que la plupart des hordes de miliciens indisciplinés qui s’étaient levées pour affronter les rebelles de la Séléka, au pouvoir entre mars 2013 et janvier 2014, et chasser les civils musulmans accusés d’avoir soutenu ce régime honni.




De ses positions, « le colonel Rombhot » – que beaucoup ont très souvent appelé « Rambo », le contexte aidant – disait, avec l’assurance des nouveaux puissants, vouloir apporter son concours aux autorités de transition, mettant en avant ses relations avec les officiers de l’armée française et promettant d’aider à l’évacuation des derniers musulmans coincés dans des poches d’un territoire qui leur était devenu hostile. Il était en revanche moins bavard lorsqu’il s’agissait d’évoquer les gains produits par le racket aux barrières et les exactions dont étaient accusés les quelque 3 000 hommes sous son commandement (un chiffre fourni par la CPI mais qui paraît largement surestimé).

Paradoxe centrafricain, en février 2016, le chef anti-balaka avait été porté à l’Assemblée nationale, moins de six mois après avoir été placé sous sanctions des Nations unies en raison de ses « actes qui compromettent la paix, la stabilité ou la sécurité en Centrafrique ». Le groupe d’experts des Nations unies avait cependant noté que le nouvel élu avait obtenu sa victoire après avoir « intimidé les électeurs et harcelé les autres candidats dans sa circonscription ». Ses nouveaux costumes blancs et son écharpe d’élu ne l’empêchèrent pas d’entamer une carrière d’entrepreneur, recyclant ses activités de chef milicien en patron de société de sécurité privée.

Seigneurs de guerre

Jusque-là, la Centrafrique s’était montrée une bonne pourvoyeuse d’affaires de la CPI, permettant la traduction du Congolais Jean-Pierre Bemba, jugé et acquitté pour les crimes commis entre 2002 et 2003 par ses miliciens dans ce pays, et du rebelle ougandais Dominic Ongwen, ancien numéro deux de l’Armée de résistance du seigneur (LRA). Elle n’avait en revanche jamais envoyé ses propres ressortissants devant la justice internationale. Tout en se félicitant de cette dernière arrestation suivie d’extradition, l’ONG Human Rights Watch considère que « les charges retenues contre Yekatom devraient être la première de plusieurs inculpations à la CPI visant les crimes commis par toutes les parties concernées en Centrafrique ».




En septembre 2014, suite à la saisine de l’Etat centrafricain, la CPI avait ouvert des enquêtes sur les crimes commis depuis 2012 par l’ex-Séléka et les anti-balaka. Depuis, le sort judiciaire des principaux acteurs de la guerre civile est devenu un enjeu dont dépend la paix dans ce pays. Se prémunir contre d’éventuelles poursuites est en effet l’une des premières revendications des chefs de milices de tous bords, avant de déposer les armes. Dès lors, le transfert d’Alfred Yekatom aurait-il valeur de message vertueux alors qu’une large partie de la Centrafrique demeure sous la coupe de seigneurs de guerre et que les tueries perdurent ?

« Ceux qui pensaient que l’amnistie serait la règle lors des négociations politiques peuvent constater que la lutte contre l’impunité est une option qui participe de la stratégie des autorités pour obtenir une paix durable en Centrafrique. On peut faire la paix par la négociation, mais peut-être pas avec n’importe qui et pas à n’importe quel prix », analyse Florent Geel, le responsable Afrique de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme.

Evasions de masse

Reste que le cas du « colonel Rombhot » est aussi révélateur des incapacités centrafricaines et de ce qui apparaît comme une nouvelle stratégie de la CPI. De bonne source, le suspect, dont le mandat d’arrêt a été délivré le 11 novembre par la CPI, n’était pas une « cible immédiate » de la Cour, mais son arrestation fin octobre a généré « une opportunité ».




En théorie, Alfred Yekatom aurait été un cas parfait pour la Cour pénale spéciale centrafricaine fraîchement inaugurée. Seulement, cette juridiction hybride composée de magistrats locaux et internationaux n’est pas encore opérationnelle et l’on voit mal, aujourd’hui, comment Bangui pourrait maintenir en détention des personnalités qui disposent encore d’un arsenal de guerre et d’hommes capables de s’en servir, alors que la prison de Ngaragba est régulièrement le théâtre d’évasions de masse. Dès lors, la place d’Alfred Yekatom Rombhot était toute trouvée à La Haye.

Il y a vingt ans, lorsque fut adopté le statut de Rome qui permit la création de la CPI, l’ambition était de juger les plus grands criminels : des chefs d’Etat, des cadres haut placés au sein de pouvoirs tortionnaires, des patrons de rébellion d’envergure. Depuis, le président soudanais, Omar Al-Bachir, n’a jamais vu son mandat d’arrêt exécuté, l’ancien vice-président congolais Jean-Pierre Bemba a recouvré la liberté et l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo pourrait prochainement faire de même. La cible s’est donc recentrée sur des seconds couteaux, des écorcheurs du continent africain dont la traduction en justice n’implique aucune conséquence politique majeure.

Cyril Bensimon