France: l’industriel et homme politique Serge Dassault est mort

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Héritier d’un empire construit par son père, industriel, patron de presse et sénateur, Serge Dassault est décédé ce lundi 28 mai à son bureau à la suite d’une « défaillance cardiaque », a annoncé sa famille dans un communiqué. Il était un homme aux multiples casquettes. Au fil des années, son nom est aussi devenu indissociable de celui de Corbeil-Essonnes, ville qu’il a dirigée et qui lui a valu une partie de ses déboires judiciaires.

 Serge Dassault n’a jamais connu la retraite. Jusqu’à sa mort à l’âge de 93 ans, il est resté à la tête de l’entreprise familiale, le groupe Dassault, un véritable empire. Sa fortune personnelle était estimée par le magazine économique américain Forbes à 26,6 milliards de dollars en 2018. Homme d’affaires, homme politique, Serge Dassault aimait cumuler les casquettes. En 2014, le sénateur alors candidat à sa réélection déclarait ainsi mener 21 activités professionnelles de front.

Avant de devenir l’influent industriel que l’on connaît, Serge Dassault s’est pourtant cantonné à marcher sur les traces d’un autre milliardaire : son père.

Une succession contestée

Serge Dassault a longtemps été le « fils de ». Pendant la Première Guerre mondiale, son père Marcel a mis au point une hélice baptisée Eclair, une innovation pour l’époque qui a permis au jeune ingénieur aéronautique de se faire une place dans le juteux marché de la défense.

Ses ambitions sont interrompues par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. L’homme à l’origine de l’empire familial est déporté à Buchenwald huit mois durant. Ce n’est qu’à son retour que le chef d’entreprise et sa famille changent de nom. Nés Bloch, Marcel et Serge deviennent Dassault.

Au milieu des années 1980, lorsqu’il est question de la succession du père, le nom de Serge n’apparaît pas en haut de la liste. Depuis son entrée dans le groupe, ses responsabilités se limitent à la gestion d’une filiale. Malgré les réticences de son père, et du ministre de la Défense de l’époque, le fils rependra finalement le flambeau de son père à l’âge de 61 ans. Le succès est au rendez-vous puisqu’entre 1996 et 2017, Serge Dassault a multiplié son patrimoine par 20. Il est aussi devenu la cinquième fortune de France.

Industriel et patron de presse

A la tête de l’empire familial, Serge Dassault souhaite étendre ses activités au monde de la presse. En 2002, il entre à hauteur de 30% au capital de Socpresse, le groupe dont fait notamment partie Le Figaro. Quatre ans plus tard, l’industriel récupère l’intégralité des actions qui manquaient au groupe Dassault.

Depuis, l’implication de l’homme d’affaires dans la gestion éditoriale du quotidien a fait l’objet de nombreuses critiques. Ainsi, lorsque Serge Dassault est mis en examen dans l’enquête portant sur les achats de vote à Corbeil-Essonnes, l’affaire occupe une place importante dans tous les journaux… ou presque, Le Figaro ne l’évoquant que brièvement dans ses colonnes.

Plus récemment, lors de la campagne présidentielle de 2017, Nicolas Dupont-Aignan alors candidat se plaint d’être victime de pressions de la part de soutiens à François Fillon. Sur un plateau de France 2, le maire de Yerres assure avoir reçu un SMS de la part de Serge Dassault lui précisant que le « boycott de [son] journal » n’était que « la conséquence de [son] attitude contre Fillon », ajoutant encore que si Nicolas Dupont-Aignan changeait d’avis « il n’y aurait plus de censure ».

Dassault, un nom incontournable de la scène politique

Au cours de sa vie, Serge Dassault ne s’est pas contenté d’être un soutien des politiques, il a également fait partie du sérail, un héritage là encore reçu par son père. Habitué très tôt à côtoyer les hommes au pouvoir, il a fini, comme son père, par entrer dans l’arène. Son choix se porte alors sur Corbeil-Essonnes, une ville repérée un peu par hasard, et qui a surtout l’avantage d’être éloignée du fief de Marcel Dassault, député dans l’Oise.

Serge Dassault a d’abord du mal à s’imposer. La nouvelle carrière politique de l’homme d’affaires commence par un échec, sa première candidature à la tête de Corbeil-Essonnes se soldant par une défaite. Tout comme la deuxième d’ailleurs. Et la troisième aussi. En 1988, Serge Dassault change son fusil d’épaule et tente sa chance aux élections cantonales.

Enfin élu, l’avionneur poursuit en tant que conseiller régional jusqu’en 1995, date à laquelle il remporte finalement la mairie de Corbeil-Essonnes qu’il convoitait tant, face à la maire sortante communiste de l’époque.

Le début des déboires judiciaires

A Corbeil-Essonnes, son style détonne. L’homme a du coffre et des griffes qui lui vaudront d’ailleurs quelques ennuis judiciaires. En 2006, un opposant communiste le poursuit en justice pour lui avoir adressé un « quel con » en conseil municipal. Malgré ses excuses, le maire est condamné à 1 500 euros d’amende pour « injure ».

Trois ans plus tard, en 2009, le Conseil d’Etat annule sa réélection à la mairie de Corbeil-Essonnes pour « fraude électorale » et le déclare inéligible pendant un an. L’industriel abandonne alors son poste, mais l’enquête se poursuit. La justice le soupçonne d’avoir tenté d’influencer les électeurs en distribuant pour plusieurs millions d’euros en l’échange de leur vote aux élections municipales de 2009 et 2010.

Mis en examen pour « achat de votes »,  « blanchiment » et « complicité de financement illicite de campagne électorale », Serge Dassault a toujours réfuté le scénario d’achats de vote, évoquant plutôt des dons d’argent.

Condamné par la justice en 2017

Avec cette enquête, et même s’il n’a finalement pas eu le temps d’être condamné, le nom de Serge Dassault est devenu indissociable de celui de Corbeil-Essonnes. Ça n’est pourtant pas la dernière fois que l’homme d’affaires a dû faire face à la justice française.




Quelques mois avant sa mort, en février 2017, Serge Dassault est en effet condamné à 5 ans d’inéligibilité et à deux millions d’euros d’amende pour « blanchiment de fraude fiscale » et « omission de déclaration de patrimoine par un parlementaire ». Le sénateur LR est accusé d’avoir caché pour onze millions d’euros de comptes à l’étranger.

Après le report de son procès obtenu grâce à ses avocats, le tribunal a finalement déclaré en février 2017 que « l’ampleur de la fraude, sa durée et les fonctions politiques exercées durant une partie de la période, justifieraient le prononcé d’une peine d’emprisonnement ferme ». Mais considérant le « grand âge » de Serge Dassault, 91 ans au moment de la décision, la justice a finalement annoncé qu’une peine de prison ne serait pas « raisonnable ».

La sanction n’aura pas chamboulé la vie quotidienne de l’homme d’affaires. A la suite de cette décision du tribunal, ses avocats se sont empressés de faire appel. Un énième recours qui aura permis à Serge Dassault de conserver son fauteuil de sénateur jusqu’à la fin de son mandat.


Dassault, l’histoire d’un fleuron tricolore

Serge Dassault à l’étranger, c’était la figure de l’héritier de la famille Dassault, le fils de Marcel Dassault, fondateur de la société qui aujourd’hui encore porte son nom. Serge Dassault est diplômé de l’école Supaéro. Son père le fait entrer comme ingénieur au bureau d’étude et le nomme en 1955 directeur des essais en vol. C’est l’époque du Mirage, l’avion qui va marquer le renouveau de l’industrie aéronautique française d’après-guerre.

Outil d’influence de la France à l’étranger, il sera exporté dans plus d’une vingtaine de pays. Un succès en partie dû à Serge Dassault, qui en tant que directeur de l’exportation à partir de 1961, réussit à décrocher un important contrat en Australie (Mirage IIIO) au nez et à la barbe des Américains pourtant donnés gagnants dans ce pays anglo-saxon.

A cette époque, il perçoit toute l’importance du développement des Systèmes Radars et de Navigation (SNA) et prend la tête en 1967 d’Electronique Serge Dassault (ESD) qui fusionnera avec Thomson CSF pour donner Thalès.

Promu à la tête du groupe en 1987, il est soutenu par Jacques Chirac, alors Premier ministre, qui lance le programme de développement du Rafale en 1988.   Serge Dassault conservera l’image d’un patron sûr de lui, largement opposé à la  coopération européenne. En 2000, il devient président d’honneur de Dassault Aviation. Il restait connu et respecté à l’étranger, apparaissant encore ces dernières années à l’occasion de grands salons aéronautiques au Moyen-Orient ou en Asie.

En 2000, il choisit Charles Edelstenne, l’ expert-comptable de la famille pour lui succéder, lui-même remplacé par l’actuel directeur général Eric Trappier.

Anne-Marie Rocco est journaliste au magazine économique Challenges. Elle lui a consacré une biographie, Serge Dassault, arme, presse, politique. Elle raconte comment l’homme a tout fait pour développer l’empire industriel fondé par son père.

C’est quelqu’un qui a voulu prouver, un peu sur le tard puisqu’il est arrivé à la tête de sa société à l’âge de 60 ans, qu’il pouvait apporter beaucoup de choses à l’empire créé par son père […] avec souvent la même réussite. Je pense que c’est quelqu’un qui a été très très bien conseillé. Il n’était pas un génie de l’aéronautique comme l’a été Marcel Dassault, mais il a été assez obstiné et assez constant dans cette volonté de faire les choses, et de les faire, sur le plan business en tout cas, pas si mal.
Marcel (à gauche) et Serge Dassault à Paris, le 25 septembre 2018.REUTERS/Charles Platiau