France : Ingrid, enceinte a vu son fiancé africain sans papiers expulsé

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Le téléphone a sonné tôt, vers sept heures, ce matin-là. Alors, Ingrid Berthet a « tout de suite » compris. À l’autre bout du fil, son fiancé est assis à l’arrière d’un véhicule de police. « Ça y est, lui dit-il. On m’amène à l’aéroport. »Le compagnon de cette Française de 36 ans a été reconduit à Conakry la semaine dernière. Le couple tentait de se marier depuis des mois.

Sans papiers depuis 2016, Aly Diawara a été expulsé vers la Guinée mercredi 15 janvier. Voilà sept jours qu’Ingrid Berthet, 36 ans, est livrée à ses regrets, sa grossesse de six mois et ses rêves d’amour contrariés.




Un temps suspecté de mariage blanc, le couple a peut-être payé les lenteurs d’autorités qui ont pourtant fini par donner leur feu vert à son union. Trop tard : une obligation de quitter le territoire français avait été prononcée entre-temps à l’encontre du futur père.

« La France me condamne à accoucher seule, souffle Ingrid Berthet. Et condamne mon fils à commencer sa vie sans son papa. » La voix cassée, « touchée psychologiquement » et « choquée » par ce départ précipité, elle retrace le fil d’un imbroglio administratif qui s’est noué près d’un an plus tôt.

« J’ai le droit d’aimer qui je souhaite »

En mars, Ingrid Berthet vient chercher un dossier de mariage à la mairie de sa commune, Nazelles-Négron, en Indre-et-Loire. Elle veut épouser Aly Diawara, un Guinéen de près de 15 ans son cadet rencontré le printemps précédent dans une guinguette de Tours.




Ce dernier a été débouté de son droit d’asile mais ne désespère pas. « J’ai toujours connu sa situation administrative, insiste-t-elle. Mais c’est comme cela… En tant que Française, j’ai le droit d’aimer et de me marier à qui je souhaite. »

Francophone, Aly Diawara est investi dans la vie locale. Au sein du club de foot, où il fait office d’entraîneur pour l’équipe senior, mais aussi dans une association d’aide aux migrants. À la maison, il s’occupe des trois enfants d’Ingrid, nés d’une première union.

« Suspicion de mariage blanc »

Remontée par ce qu’elle interprète comme un signe de défiance, la future mariée décide d’effectuer ses démarches à Fondettes, non loin de là, où vivent ses parents. Ceux-ci connaissent par ailleurs bien leur édile. Le dossier est validé. Une date est fixée au 15 juin.




Quarante-huit heures avant le grand jour, la cérémonie, à laquelle le couple attend 80 convives, est reportée. « Le service civil m’a expliqué qu’une alerte pour suspicion de mariage blanc avait été émise par ma mairie », fulmine la fiancée. Une enquête sociale doit être réalisée.

Fin novembre, le jeune homme qui, sur les conseils d’associations, refusait de se plier aux obligations liées à son assignation à résidence, est placé au sein du centre de rétention administrative de Rennes (Ille-et-Vilaine). Les résultats de l’enquête du parquet tombent moins de trois semaines plus tard.

Contre la montre

« Le retour du dossier […] ne permet pas d’établir l’absence initialement soupçonnée d’une réelle intention matrimoniale, est-il notamment écrit. À ce jour, aucun obstacle n’interdit en conséquence le dépôt d’un nouveau dossier de mariage. »




Confortée, Ingrid Berthet se bat contre la montre. Pour sauver son couple, elle médiatise sa cause. Une pétition mise en ligne collecte plus de 35 000 signatures. Au moins deux parlementaires de la majorité prennent parti en sa faveur : le sénateur Richard Yung et le député Daniel Labaronne, alerté par sa propre fille, investie dans le milieu associatif pro-migrants.

« J’ai cru que l’enquête sociale permettrait de débloquer la situation, confirme ce dernier. J’ai prié le ministre de l’Intérieur de bien vouloir reconsidérer la situation. » Un courrier aurait été transmis à Christophe Castaner en mains propres, mardi 14 janvier, en marge des questions au gouvernement. Il restera sans réponse. Le lendemain, Aly Diawara est expulsé vers Conakry.

Mauvaise foi

« Je voulais simplement fixer un entretien avec les futurs époux, comme la loi m’y oblige dans ces circonstances, jure l’édile Richard Chatellier. C’est d’ailleurs ce que j’ai rappelé à la mairie de Fondettes et qui a pu l’amener à repousser à son tour la cérémonie. Mais un signalement, non, je n’en ai jamais émis. »

Pour preuve, le maire assure avoir envoyé deux requêtes à l’Elysée, début janvier, pour solliciter un « œil attentif » sur la situation du couple. « Mauvaise foi ! rétorque Ingrid Berthet. Personne ne m’avait contacté jusqu’à ce que de premiers articles apparaissent… »




Selon les derniers chiffres de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), la Guinée représentait le deuxième pays d’origine des demandeurs d’asile, derrière l’Afghanistan, en 2019. Une année qui a vu augmenter drastiquement le total des expulsions d’étrangers en situation irrégulière, avec 23 746 éloignements.

Une fois marié, le couple pourra tenter de faire jouer le rapprochement familial en sa faveur. Mais ça, ce n’est sûrement pas pour tout de suite. Sous le coup d’une interdiction de retour sur le territoire français, Aly Diawara n’a pas le droit de poser le pied en France avant au moins deux ans. Autant de temps qu’il devra passer loin de sa petite famille.