En Afrique du Sud, le grand déballage sur la corruption à l’époque de Jacob Zuma

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Former Deputy Finance Minister Mcebisi Jonas gestures ahead of the Judicial Commission of Inquiry probing state capture in Johannesburg, South Africa August 24, 2018. REUTERS/Siphiwe Sibeko - RC191E8E8850




La commission Zondo est chargée de faire toute la lumière sur les pratiques néfastes de la riche famille Gupta au cœur de l’Etat.

« Vous devez comprendre que nous contrôlons tout : le parquet, la police, les renseignements. Et que le vieux fait tout ce qu’on lui dit. » Le « vieux », c’est Jacob Zuma, l’ancien président sud-africain. Et cette phrase viendrait d’Ajay Gupta, telle que l’a rapportée vendredi 24 août l’ancien ministre des finances Mcebisi Jonas devant une commission d’enquête judiciaire.

Depuis le 20 août, la commission Zondo, du nom du juge qui la préside, est chargée de faire toute la lumière sur les « allégations de capture de l’Etat, de corruption et de fraude dans le secteur public et les institutions ». Ses travaux devraient durer deux ans. Mais pour sa troisième journée, déjà, l’auditoire a eu son lot de révélations fracassantes sur les pratiques néfastes de la riche famille Gupta, au cœur du scandale qui a fait trembler l’Afrique du Sud et a précipité la chute de son président.

Rafler des contrats publics

Les accusations sur la « capture de l’Etat » sont connues de longue date : à savoir que la fratrie indienne aurait utilisé de son influence sur Jacob Zuma pour choisir des ministres et placer des hommes de main dans toutes les institutions clés. Le tout selon un schéma de captation leur permettant de rafler des contrats publics et de servir au mieux leurs intérêts financiers. Mais en racontant par le menu sa première rencontre avec l’un des frères Gupta, Mcebisi Jonas a démontré très crûment l’arrogance, la gravité et l’étendue de leur emprise.




Le récit est digne d’un scénario hollywoodien. Le 23 octobre 2015, l’ancien vice-ministre s’est rendu dans leur luxueuse demeure de Saxonwold, le quartier général de leur empire, dans un quartier huppé de Johannesburg. C’est Duduzane Zuma, qui n’est autre que le fils de l’ex-président, qui l’y a attiré, sans l’informer de l’objet de la rencontre : « J’ai reconnu M. Gupta d’après les photos que j’avais vues dans les médias, mais il ne s’est pas présenté et a commencé tout de suite à parler. Il a dit que le vieux [Jacob Zuma] avait l’air de bien m’aimer, qu’ils m’ont appelé pour me jauger et voirs’il était possible que je travaille avec eux », a t-il amorcé.

En guise d’entrée en matière, l’homme d’affaires indien aurait prévenu son hôte qu’il détenait des informations sur lui et qu’il pouvait « détruire sa carrière politique » s’il le souhaitaitLe frère Gupta lui aurait ensuite annoncé que Jacob Zuma s’apprêtait à limoger le ministre des finances, Nhlanhla Nene, et lui a proposé son poste.

Le fils Zuma au cœur du scandale

« Il a dit que je deviendrais très riche et qu’il me donnerait 600 millions de rands [36 millions d’euros]. Il a pointé du doigt Duduzane Zuma, derrière moi, et a dit qu’il l’avait rendu milliardaire, qu’il s’était acheté un appartement à Dubaï », a t-il poursuivi. Membre de plusieurs conseils d’administration de leurs entreprises, le fils Zuma est la pièce maîtresse des Gupta, qui leur a ouvert les portes de la présidence.




Au vice-ministre, Ajay Gupta se serait montré plus qu’insistant sur sa proposition de pot-de-vin : « Il m’a dit : “Si tu as un sac, je te donne 600 000 rands [36 000 euros] tout de suite. On peut aussi t’ouvrir un compte à Dubaï et y déposer l’argent”. » Dubaï, leur base arrière où leurs millions transitaient et où ils se seraient actuellement réfugiés.

Mcebesi Jonas a cherché à en savoir plus sur leurs projets. « Ils voulaient se débarrasser de Nhlanhla Nene parce qu’il n’était pas assez coopératif. A ce moment-là, la famille Gupta gagnait environ 6 milliards de rands d’argent public grâce à leurs contrats avec Eskom [la compagnie nationale d’électricité], Transnet [la compagnie ferroviaire] et d’autres départements. Ils voulaient passer ce montant à 8 milliards », a-t-il relaté.

Interférer dans la composition du gouvernement

« A la fin, M. Gupta a répété qu’ils savaient des choses sur moi et que si je révélais que cette rencontre avait eu lieu, ils me tueraient », a terminé l’ancien vice-ministre, provoquant la stupéfaction de l’audience. Deux mois après la rencontre, le limogeage de Nhlanhla Nene a provoqué une levée de boucliers des milieux d’affaires, la défiance des investisseurs et alimenté les premières suspicions sur l’influence des Gupta.

En mars 2016, Mcebisi Jonas a fini par déclarer publiquement que la famille indienne tentait d’interférer dans la composition du gouvernement, point de départ du feuilleton qui a tenu l’Afrique du Sud en haleine jusqu’à la démission de Jacob Zuma, le 14 février. Depuis, un mandat d’arrêt vise Ajay Gupta, plusieurs de ses proches collaborateurs ont été arrêtés, et Duduzane Zuma a été inculpé pour corruption.




En plus de fournir des éléments aux procédures en cours, l’intérêt de la commission Zondo, dont les audiences sont publiques et retransmises en direct à la télévision, semble avant tout cathartique. « Pour tous ceux qui regardent, c’est un véritable ascenseur émotionnel, estime l’éditorialiste Ranjeny Mumusami, qui assistait à l’audience. Ce phénomène de capture de l’Etat a été extrêmement traumatisant pour l’Afrique du Sud. Cela a sapé notre démocratie à un point qu’on n’imagine pas. Maintenant, la justice doit faire son travail. »