Bobi Wine, l’idole de la jeunesse ougandaise qui fait trembler Kampala

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Sous la pression des artistes du monde entier qui avaient signé une pétition réclamant la libération du chanteur et député ougandais Bobi Wine, détenu depuis le 14 août et inculpé pour trahison, un tribunal du nord de l’Ouganda vient de le libérer sous caution ce lundi. Idole de la jeunesse ougandaise qu’il a fait danser sur les rythmes entraînants de ses chansons engagées, le chanteur s’est imposé, depuis son élection au Parlement il y a un an, comme une figure majeure de l’opposition. Détracteur virulent du président Yoweri Museveni, il milite pour le départ à la retraite de ce dernier au pouvoir depuis 40 ans. Bobi Wine est devenu l’ennemi à abattre du régime vieillissant et aux abois, plus soucieux de se perpétuer au pouvoir et d’exploiter les richesses du pays que de s’occuper du chômage, de la pauvreté et de la corruption. Portrait de l’artiste qui fait trembler Kampala.

Il se fait appeler «  ghetto president  » ou «  le président du ghetto », en référence au bidonville du centre de Kampala où il a grandi. Son surnom renvoie aussi à son engagement en faveur des populations défavorisées de son pays. Cet engagement, le chanteur ougandais Bobi Wine, Robert Kyagulanyi Ssentamu de son vrai nom, l’exprime depuis quinze ans à travers des compositions musicales tintées d’afrobeat et de reggae africain, qui font danser la jeunesse sur des paroles dénonçant la pauvreté et l’injustice sociale.

Ses morceaux ont pour titres « Obululu Tebutwawula », « Tugambire Ku Jennifer » ou encore «  Dembe » et sont pour l’essentiel des chansons de contestation en luganda qui pointent du doigt la discrimination et l’exploitation par l’élite économique et politique. Elles appellent la population à jouer un rôle plus actif dans le combat contre la corruption et l’incurie. Dans l’un de ses derniers clips intitulé « Freedom » ou « Liberté », l’homme s’imagine derrière les barreaux, chantant sur un rythme de reggae : « When the going gets tough, the tough must get going, especially when leaders become misleaders » (« C’est quand c’est dur que les durs avancent , en particulier quand les guides vous entraînent sur des voies sans issue »).

Un clip prémonitoire puisque à partir du 14 août et pendant deux semaines, l’artiste élu député il y a un an, s’est retrouvé derrière les barreaux sur des charges de possession illégale d’armes à feu. Comme Bobi Wine jouit d’une énorme popularité dans son pays à cause de sa musique, l’annonce de sa détention a déclenché des manifestations spontanées dans les rues de Kampala, mais aussi dans le Kenya voisin où l’artiste est bien connu.




Mobilisation

Parallèlement, à travers le monde, les personnalités de la vie culturelle, politique et associative se sont mobilisées. La pétition exigeant la libération de l’artiste a été lancée par Rikki Stein, le manager d’un autre grand chanteur dissident, le Nigérian Fela Kuti. Elle a été signée par des hommes et femmes aussi éminents que Wole Soyinka, Femi Kuti, Angélique Kidjo, Toumani Diabaté et bien d’autres encore dont des musiciens non-Africains qui ont parfois partagé la tribune avec le chanteur ougandais.

Sous pression, Kampala a dû faire marche arrière. La justice a abandonné les charges initiales contre Wine, tout en présentant de nouvelles charges inculpant la star de trahison, une accusation passible de peine de mort en Ouganda. Bobi Wine ainsi que 32 autres partisans de l’opposition sont désormais mis en cause dans une affaire de jets de pierre contre le convoi du président Yoweri Museveni lorsqu’il était en déplacement dans le nord-ouest de l’Ouganda. Le chef de l’Etat était venu soutenir le candidat du « National Resistance Movement » (NRM), le parti au pouvoir, à un scrutin législatif partiel.

En attendant sa nouvelle audience devant un magistrat civil prévue le 30 août, le chanteur-député a été libéré ce lundi 27 août par un tribunal du nord du pays où il était détenu. Ses proches s’inquiètent pour sa santé suite aux brutalités dont il a déclaré avoir été victime pendant sa détention. Sa famille et ses avocats affirment qu’il a été battu et torturé en détention, des accusations rejetées par les autorités. Déjà la veille de son arrestation, Wine avait tweeté la photo de son chauffeur abattu par la police, expliquant que la balle qui a tué son chauffeur lui était destinée.

Des partisans du politicien ougandais Robert Kyagulanyi, connu sous le nom de Bobi Wine, récemment arrêté, ont mis le feu à des pneus et de spalettes de bois bloquant le trafic dans le centre de la capitale, à Kampala, en Ouganda, le 20 août 2018. © STRINGER / AFP

Ubuesque

Selon les observateurs, le fin mot de cette affaire politico-juridique pour le moins ubuesque est que la popularité grandissante du chanteur inquiète la régime, en particulier le chef de l’Etat. « Force est reconnaître que l’irruption de Bobi Wine a secoué le NRM qui tient les rênes du pouvoir à Kampala depuis trois décennies, écrit le journaliste freelance Michael Mutyaba dans African Arguments. C’est la raison pour laquelle la police a réagi avec une telle violence envers lui la semaine dernière ».




Dirigeant son pays d’une poigne de fer depuis 1986, le président ougandais Yoweri Museveni, 74 ans, en est à son cinquième mandat présidentiel. Il vient de faire amender la Constitution et supprimer l’âge limite de 75 ans pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de 2021. L’intéressé répète à l’envi : « Comment pourrais-je quitter une bananeraie que j’ai plantée et qui commence à donner des fruits ? »

Pour se perpétuer au pouvoir, l’homme a neutralisé avec succès l’opposition traditionnelle, comme en témoigne la défaite du candidat historique de l’opposition Kizza Besigye aux quatre scrutins présidentiels successifs depuis 2001. Cet ancien médecin personnel de l’autocrate Museveni, devenu l’un des opposants les plus fervents du régime, a payé le prix fort pour sa dissidence. Il a dû endurer arrestations, agressions physiques et autres indignités, ce qui l’ont conduit un temps à s’exiler.

« Les violences constituent le lot habituel des opposants en Ouganda », décrypte sous le sceau de l’anonymat un autre spécialiste de la vie politique ougandaise. Ce qui expliquerait, selon cet expert, leur peu de goût pour continuer le combat. Ils sont d’autant plus frustrés que le parti au pouvoir truque systématiquement les élections, changeant impunément les résultats en leur faveur. Et l’expert de poursuivre : « Or, Bobi Wine est un opposant atypique dans le contexte ougandais. Il est protégé par sa célébrité. Idole des jeunes en raison de ses chansons qui leur parlent d’amour, des filles, mais aussi de leur société bloquée à cause des dirigeants vieillissants et sans vision aucune. »

Relativement jeune lui-même, âgé de seulement 36 ans, Wine a pris d’assaut la vie politique il y a un peu plus d’un an en se portant candidat à un scrutin législatif partiel dans la capitale. Le 29 juin 2017, il est élu député avec 77% des voix. En l’espace de douze mois, il a changé la donne politique en parrainant les mouvements anti-Museveni à la fois dans l’enceinte même du Parlement où il s’est opposé à l’amendement de la Constitution supprimant l’âge limite du candidat présidentiel, tout comme dans ses meetings publics où il réclame ouvertement le renversement du régime.

Les affiches à l’effigie de Bobi Wine fleurissent à travers le pays lors de la compétition électorale partielle de juin 2017. © Isaac Kasamani/AFP

Les meetings du député dissident sont ponctués de son slogan de campagne, « people power – our power  » (« pouvoir au peuple – notre peuple ») devenu la marque de fabrique de l’homme politique. Son militantisme lui a valu d’être traité par le chef de l’Etat, non sans une certaine condescendance, « le député indiscipliné, notre petit-fils, ce Bobi Wine ».




Comme un roman

L’histoire de l’ascension sociale de cet enfant des bidonvilles jusqu’au Parlement, en passant par des studios de musique à travers la planète, se lit comme un roman. Né en 1982, Bobi Wine a grandi à Kamwokya, l’un des plus grands bidonvilles de Kampala. Son père, Jackson Wellington Ssentamu, est un patriarche à l’Africaine, avec trois épouses et une trentaine d’enfants. Or c’est ce père polygame, qui s’était lui-même battu pendant la guerre civile déchirant l’Ouganda dans les années 1970-80, qui a initié le jeune homme à l’histoire des idées en Afrique en lui parlant du panafricanisme, des combats de Mandela et de Martin Luther King. Il souhaitait que son fils fasse des études de droit. Bon élève, celui-ci est diplômé de l’université de Makerere où il s’est plutôt orienté vers des études artistiques, se spécialisant en musique, théâtre et danse.

Depuis son plus jeune âge, le fils Ssentamu nourrissait aussi le rêve de devenir chanteur. C’est à la mort de sa mère alors qu’il a 15 ans, qu’il se lance sérieusement dans la carrière musicale. Pour oublier son chagrin ? Toujours, est-il que le succès est venu rapidement, avec la chanson « Akagoma  » signifiant « Le tambour », enregistrée en 2002.

Dans le contexte de l’industrie musicale ougandaise qui s’efforçait à l’époque de s’émanciper de la domination de la musique congolaise afin de promouvoir les chanteurs locaux et les ressources musicales proprement ougandaises, la chanson sur « Le Tambour » est devenue un tube et a lancé la carrière de son auteur. Le jeune Bobi Wine a bâti sa renommée en produisant des clips tape-à-l’oeil calqués sur le reggae jamaïcain dans lesquels alternent grosses voitures, paillettes et filles quasi-dénudées. Ils feront sa fortune, faisant de lui le premier artiste millionnaire de Kampala, dont la vie et les conquêtes féminines s’étalent désormais dans les tabloïds locaux. Son talent est récompensé par le « Pearls of Music Awards », la récompense nationale ougandaise la plus prestigieuse que Wine remporte par pas moins de quatre reprises.

Vue générale de Kampala, en Ouganda. © ©Thomas Trutschel/Getty Images

Malgré le succès, le jeune homme n’oublie pas son bidonville d’enfance et d’adolescence, où il jouit d’une véritable popularité grâce à sa musique, mais aussi en raison de ses actions caritatives. Il paie les études des jeunes désœuvrés qui traînent dans les rues, et les aide à donner libre cours à leurs talents musicaux dans des studios qu’il finance. Parallèlement, il fait évoluer les thèmes de sa propre musique, renonçant aux sujets frivoles pour se muer en véritable chantre de la lutte contre les injustices sociales et politiques. Il ne chante plus pour divertir, mais pour offrir ce qu’il appelle l’« edutainment », contraction d’éducation et divertissement. Ses chansons prennent pour cible les puissants et leur apathie envers la condition des laissés-pour-compte. Elles touchent plus particulièrement la jeunesse qui représente, dans l’Ouganda, l’un des pays les plus jeunes du continent africain, entre 75 et 80 % de la population.

Les élections de 2011 et 2016, entachées de soupçons de fraude et remportées par le pouvoir en place, sont un tournant dans la vie politique et sociale. Le pays bascule dans la violence et l’autoritarisme, après avoir connu pendant presque deux décennies une croissance de 7% en moyenne. Museveni et sa gestion économique de l’Ouganda sont mis en avant comme des modèles de bonne gouvernance par les organisations internationales et les grandes puissances, qui ferment les yeux sur la corruption qui gangrène le pays, les inégalités criardes et l’autoritarisme montant.

La réélection en 2016 de Yoweri Museveni à la présidence, poste que celui-ci occupe depuis quatre décennies, est un tournant pour Bobi Wine sollicité régulièrement par ses jeunes admirateurs pour incarner leurs aspirations au plus haut sommet de l’Etat. Un an plus tard, à la faveur d’un législatif partiel dans le quartier populaire de Kyadondo Est, en périphérie de Kampala, le chanteur franchit le pas et se présente à la députation. Il coupe ses dreadlocks et, c’est revêtu d’un costume sobre, qu’il fait campagne n’hésitant pas à faire la porte-à-porte expliquant, comme il l’a fait dans les colonnes du magazine bimensuel français « Society  » pourquoi « la musique ne suffisait pas » « pour faire changer les choses ».

Il sera, comme on le sait, triomphalement élu, avec près de 80% de suffrages. Le reste appartient à l’Histoire.